La Turquie, carrefour de l'Europe ?

Publié le par Adriana Evangelizt

La Turquie, carrefour de l'Europe ?

par Emmanuel Dupuy

La Turquie fascine autant qu’elle inquiète. La promesse d’une adhésion future à l’Union européenne a ravivé les passions séculaires d’un débat qui, pour être constructif se doit d’être juste et équilibré. Parfois, hélas !, ce dernier a pris les habits d’une confrontation idéologique figée où, pour certains, l’Occident devrait se fermer à l’Orient et vice-versa, la religion musulmane s’affronter intrinsèquement aux valeurs judéo-chrétiennes, l’humanisme étant définitivement miné par l’intégrisme. A cela s’ajoute l’épineuse question de la géographie et le jeu des alliances stratégiques et militaires qui fondent des interrogations forcément complexes sur la société turque actuelle. Loin des polémiques et n’éludant rien l’ampleur des formidables défis et des obstacles posés par l’ouverture des pourparlers d’adhésion en octobre 2005, encore faut-il appréhender ce débat sereinement en s'appuyant sur les réalités sociologique, historique, économique, géographique, religieuse, démographique et bien évidemment géopolitique, qui définissent les termes de ce débat stratégique qui engage l’Europe sur sa propre identité, ses valeurs et la portée de son projet politique.

Aussi, pour mieux comprendre l’enjeu turc, s’agit-il de concevoir, en premier lieu, le continuum qui lie l’Empire romain d’Orient à la République kémaliste en passant par la domination ottomane, qui fait de la Turquie une «région intermédiaire», carrefour autant symbolique que territorial de l’Eurasie, entre mixité des influences culturelles et religieuses. A cela s’ajoute une réalité stratégique gage de stabilité régionale, eu égard notamment à l’indispensable besoin de sécurité des approvisionnements énergétiques, que de la maîtrise des ressources rares (en premier lieu desquels aquifères), la lutte contre les proliférations et la gestion des flux migratoires. Dès lors, après avoir préalablement évoqué les questions qui conditionnent le débat sur l’adhésion turque à l’espace et politique européen, depuis 1963, entre réalités et interprétations de l’argument géographique, de la prise en compte des éléments historiques, institutionnels, culturels, religieux, de l’exigence démocratique et des enjeux chiffrés du poids démographique, faut-il encore poser les bonnes questions. De ce point de vue, le dépassement du débat sur «l’européanité» de la Turquie pour mieux s’interroger sur nos propres valeurs, qui verraient la laïcité et l’universalisme être implicitement mis en cause par une certaine forme de régression communautariste et de repli sur une identité commune européenne hésitante car marquée justement par sa diversité, doit-il être pris en compte.

Une fois le décor planté en vue d’un processus d’adhésion à plus ou moins longue échéance - d’ici sans doute une dizaine d’années - reste t-il aussi à dessiner précisément les contours de cette société turque méconnue et fantasmée, cependant marquée par un indéniable potentiel économique, une puissance militaire vitale à la stabilité régionale et un patriotisme légitimité par une conception assumée de la Puissance - d’autant plus légitime qu’elle transcende l’ensemble de la société turque, contrairement à bien des pays européens... Car, un des éléments essentiels qui conditionne ce débat est celui déterminant du temps. En effet, le regard que l’on porte aujourd’hui sur la candidature turque, avec ses ornières, ne sera vraisemblablement pas le même que celui d’une Turquie qui devra évoluer et se réformer au gré de l’assimilation de l’acquis communautaire. Ce qui ne sera pas un long fleuve tranquille. L’enjeu turc serait-il ainsi le miroir - pas si déformant que cela - de nos propres difficultés à concevoir collectivement le contenu, le calendrier comme les frontières du projet européen - au sens propre autant que figuré ? Il s'agira ainsi de se poser les bonnes questions ayant trait à la place de la Turquie dans une Europe qui se sera de toutes manières déjà élargie d’ici 2015 et qui dépend ainsi indiscutablement de notre propre capacité à choisir entre l’option de l’Europe politique, acteur stratégique international et celle de l’espace économique, vaste zone de libre échange. Ce débat stratégique qui se doit d’être contradictoire, dépassionné et argumenté sera lancé le jeudi 8 juin, autour de Sylvie Goulard et Didier Billion, sereinement sans faux semblants ni caricatures...

 Emmanuel Dupuy est secrétaire général de l’Institut de prospective et de sécurité en Europe

 En savoir plus : Autour de la conférence "Turquie, carrefour de l'Europe ?", co-organisée par l'Institut Prospective et Sécurité de l'Europe (IPSE) et l'Institut de Préparation à l'Administration et à la Gestion (IPAG), le jeudi 8 juin 2006, à partir de 19H00, dans l'amphithéâtre de l'IPAG (184, Boulevard Saint-Germain - 75006 PARIS) autour de Sylvie GOULARD (CERI) et Didier BILLION (IRIS).

Sources : Europe & US

Posté par Adriana Evangelizt

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