A L'EST QUOI DE NOUVEAU ?

Publié le par EVANGELIZT

Avant même que l’élargissement de l’UE aux dix nouveaux pays soit officiel, les associations de chômeurs ont commencé à tisser des liens entre l’Ouest et l’Est. Nos ami(e)s de Pologne et d’Allemagne ont déjà construit une coopération régulière ; nos ami(e)s polonais ont pu participer nombreux à l’assemblée des chômeurs et précaires du Forum social européen de Paris en novembre 2003.Leur contribution active à cette conférence a été très instructive et a permis de mieux concevoir comment on pouvait lutter ensemble pour une Europe des droits sociaux de l’Est à l’Ouest de l’Europe.

 

 LA QUESTION SOCIALE EN POLOGNE ET DANS LES NOUVEAUX PAYS ADHÉRENTS À L’UNION EUROPÉENNE : LA VISION D’UN EXPERT

 

 

Bruno Drweski (chercheur à l’Institut national des langues et civilisations orientales)

 

 

Au cours des quinze dernières années, les pays de l’Europe du centre et de l’Est ont connu des bouleversements sociaux et économiques extrêmes.

 

 

La Pologne est passée d’un taux de chômage de 0% (et même d’un manque de main-d’œuvre qui provoquait la mobilisation du pouvoir contre ce qu’il appelait alors le « parasitisme social », c’est-à-dire le refus d’être employé) à un taux de chômage qui est d’abord monté à près de 20% avant de redescendre provisoirement à 10% puis de remonter à 20% aujourd’hui. Mais on trouve un peu partout des îlots de prospérité relative (les grands centres et les régions occidentales) au milieu de régions de chômage endémique où les taux peuvent dépasser 30%.

Cette évolution a entraîné la décomposition du tissu social, avec ses corollaires: passivité, délinquance, drogues, alcoolisme , etc. Les régions de pauvreté endémique sont celles où se concentraient auparavant les activités agricoles et minières ainsi que celles situées le long des futures frontières orientales de l’UE touchées de plein fouet par les conséquences sociales et économiques de la création du « mur de Schengen ».

La libéralisation de l’économie, le désengagement des pouvoirs publics, la décentralisation sur un mode néolibéral, la privatisation des entreprises et de certains services, la suppression des structures autogestionnaires dans les entreprises, la limitation aux possibilités d’implantation des syndicats dans les nouvelles entreprises et, last but not least, l’adoption par les gouvernements, souvent officiellement sociaux-démocrates, de codes du travail conformes aux dogmes ultralibéraux accompagnés de la limitation des accès aux compensations pour les chômeurs, tout cela n’a pas contribué, contrairement aux prévisions des idéologues de la « transition », à assurer une croissance stable. Sans mentionner la question devenue toute théorique de la renaissance de l’activité et du travail.

Ces politiques ont en revanche permis de généraliser le chômage, la précarité des conditions de travail, la délinquance, la corruption et l’émigration plus à l’Ouest des populations précarisées, parfois remplacées par des immigrés illégaux venus de l’Est et du Sud, et encore plus précarisés. Les réformes politiques ont introduit un système d’alternances sans alternatives, des taux d’abstention dépassant souvent 50%, le rôle grandissant des activités caritatives souvent menées par les Églises, le développement des intégrismes, la xénophobie et l’isolement grandissant de chaque région marginalisée.

La Pologne d’aujourd’hui a pratiquement démonté totalement le système de contrôle administratif des conditions de travail et d’embauche. Le nivellement par le bas des règles semble bien engagé. Le gouvernement polonais actuel a même théorisé cette évolution face aux autorités de l’UE, en prétendant que les tentatives d’imposer un « modèle social europée n » allaient à l’encontre du respect de la diversité européenne et de rapports sociaux respectueux des traditions nationales... vieilles en fait de moins d’une quinzaine d’années! Constatons aujourd’hui que, à l’Est comme ailleurs, on met de l’avant la « nécessaire » supranationalité lorsqu’il s’agit de réduire les droits sociaux nationaux, et que l’on propage la spécificité des conditions nationales, voire des traditions locales, lorsque l’on veut empêcher l’égalisation par le haut, au niveau international ou européen, des droits sociaux. Dans cette situation, les partisans d’un volet social minimum ont tendance à se partager en trois sensibilités, en apparence contradictoires:

-Les pro-européens qui espèrent que leurs concitoyens pourront profiter dans le cadre de l’UE d’un minimum social grâce à l’existence d’un modèle social européen qui reste à construire et qui semble en tout cas plus crédible que la reconstruction des acquis datant de la période socialiste aujourd’hui en grande partie démantelés.

-Les anti-européens tentés par les intégrismes religieux ou nationaux qui comptent sur les structures charitables et sur une politique protectionniste pour préserver les emplois et les entreprises existantes.

 -Les eurosceptiques qui tendent à envisager la reconstruction de structures nationales reprenant certaines caractéristiques du socialisme et penchant aussi pour une ouverture sur les économies potentiellement en développement d’Eurasie post-soviétique et d’Extrême-Orient.

Ce désarroi et cet éparpillement des milieux critiques face aux évolutions actuelles permettent la division des populations défavorisées et marquées par l’incertitude. Face à la délégitimation rapide de presque toutes les autorités morales et politiques, on assiste à des mobilisations parcellaires, fragmentées, laissant toutefois une place grandissante à des réflexions et des analyses critiques de plus en plus approfondies et globales et portant sur:

-le rôle pouvant être joué par les pouvoirs publics nationaux, internationaux, régionaux et locaux;

 

-le potentiel de créativité sociale et économique inutilisé existant au confluent des sociétés européennes;

 

-le potentiel de re dynamisation économique et social lié au développement d’un réseau de transport ferroviaire reliant l’Europe occidentale, l’Eurasie post-soviétique, l’Extrême-Orient, le Moyen-Orient et l’Asie méridionale.

 

Les nouveaux adhérents à l’UE occupent dans ce contexte une place clef par leur localisation, leur potentiel démographique, scientifique et intellectuel. Face à ces opportunités en pointillé monte la prise de conscience de l’existence de freins aux possibilités de développement provenant de :

-la généralisation des politiques libérales tendant à empêcher de vivre et travailler au pays par le développement d’une circulation irrationnelle de la main-d’œuvre;

 

-la rigidité dogmatique du fonctionnement des institutions européennes et des centres financiers supranationaux;

 

-les conséquences négatives pour toute l’Europe du centre et de l’Est de l’ouverture de leurs frontières aux marchandises ouest-européennes avec, simultanément, les limitations d’accès de leur main-d’œuvre au marché du travail européen;

 

-la suppression des réseaux de commerce transfrontalier et des activités économiques qui leur sont liées le long des futures frontières orientales de l’UE suite à la construction du « mur de Schengen » qui désorganise particulièrement les régions les plus précarisées situées entre la mer Baltique et la mer Noire;

 

-L’absence de politiques stratégiques en Europe en matière de développement économique et de construction de transports publics.

La contradiction produite par les effets de l’économie libérale apparaît clairement avec la généralisation du travail et des échanges au noir et de la nécessité d’avoir plusieurs emplois alors que la désocialisation était censée introduire une transparence de la réalité économique par rapport à la réalité camouflée de l’époque précédente. 

 

Il est pourtant clair que le développement d’un axe de communication Paris-Berlin-Varsovie - Moscou - Pékin - Tokyo , prolongeant la construction déjà réalisée d’un système ferroviaire permettant le transbordement de conteneurs ouvre des possibilités de désenclaver les économies et de lancer de nouvelles logiques de développement. Ce chantier, nécessitant des investissements publics devrait également prendre en compte la nécessité de développer en parallèle des axes de communications allant en direction du Moyen-Orient et de l’Asie méridionale. C’est dans ce contexte que l’on doit examiner les politiques spécifiques en matière sociale et les causes des blocages qui aboutissent, d’une part, à une circulation de plus en plus folle des flux financiers et des délocalisations et, d’autre part, à la généralisation de l’atomisation, du chômage et de la précarité.

Situés au centre de la voie reliant la péninsule européenne à son hinterland eurasien, les nouveaux adhérents à l’UE sont bien placés pour devenir un élément symptomatique des blocages et des contradictions du monde actuel, dont le chômage, c’est-à-dire le gaspillage des capacités créatives, est devenu l’élément central. Le chômage de masse constitue la manifestation emblématique du caractère malade et parasitaire de l’économie capitaliste globalisée, relayée par les institutions financières internationales et européennes. L’Europe du centre et de l’Est est désormais confrontée de façon particulièrement brutale à la fragmentation des sociétés et à la globalisation des flux financiers.

Ces processus négatifs sont cohérents et logiques. Ils sont à la fois spontanés et planifiés, et ils passent par la déstructuration des liens sociaux existant et l’effritement des conditions légales permettant de légitimer des interventions provenant de la base des sociétés. 

 

Les pays de l’Europe du centre et de l’Est ont pour rôle de pousser vers le bas les conditions sociales dans toute l’Europe, favorisant également la mise en place d’un ordre mondial sécuritaire, ce que la guerre contre l’Irak a démontré. D’où l’importance de redonner de notre côté espoir aux nouveaux précaires de l’Est, par le biais de contacts permettant de contourner les flux d’informations dominants et les cercles de pouvoir dominants au sein de l’UE, des institutions nationales et des institutions internationales.

 

D’où aussi l’importance de démontrer la nécessité de se battre sur le terrain des lois nationales, européennes et internationales. Pour le moment, dans les pays nouvellement adhérents, on a revu les lois sociales à la baisse de façon extrême et, en plus, celles-ci sont rarement appliquées. Les tendances de cet esprit des lois vont dans le sens:

-de réformes de la Sécurité sociale tendant vers une fragmentation régionale;

-de politiques de décentralisation qui accordent aux pouvoirs locaux des prérogatives en matière sociale et de formation sans leur garantir de subsides équivalent à ceux distribués précédemment au niveau national;

-de la limitation des retraites, des allocations de chômage et de la durée de leur distribution;

-de la multiplication des zones franches comme zones de non-droit social « essaimant » dans leur environnement;

-du démantèlement des transports publics, ce qui contribue à créer des poches rurales de chômage pour des populations désormais incapables de se déplacer à la recherche de travail ou poussées à migrer dans des conditions de logement et de travail d’extrême précarité;

-de l’entrave à l’application des lois du travail dans les entreprises autres que les entreprises publiques, ce qui favorise la « rentabilisation » du secteur privé et la précarisation grandissante, sous l’effet de la concurrence, des conditions de travail réelles dans les entreprises publiques.

Tous ces phénomènes favorisent l’émergence, inconnue jusqu’alors, de pauvres, de sans logis et de travailleurs au noir. Ces évolutions ont été rendues possibles grâce au démantèlement soudain et accéléré des structures sociales créées sous le socialisme; à l’apparition soudaine d’un chômage de masse créant une ambiance de sauve qui peut; à la métamorphose des élites politiques, économiques et financières issues du communisme en porte-parole des politiques sociallibérales; à la métamorphose des élites issues de la dissidence en porte-parole de l’idéologie néolibérale; à la bureaucratisation des syndicats issus du communisme et de l’opportunisme, voire du carriérisme de la plupart des dirigeants syndicaux issus de la mouvance anticommuniste; à l’existence de réseaux d’entraide familiaux et claniques reliant les villes aux campagnes et permettant d’amoindrir les chocs liés à l’introduction du capitalisme Mais aujourd’hui, le démantèlement progressif d’une partie du tissu social et l’appauvrissement des milieux et des institutions pouvant assurer un minimum d’aides sociales rend de moins en moins opérant les coussins qui ont permis de réaliser la première phase de la « transition ».

Désormais les élites et les nouveaux possédants de l’Europe du centre et de l’Est comptent sur l’OTAN pour assurer la sécurité, extérieure et intérieure, de leurs propres positions sociales et sur les institutions de l’UE pour assurer un minimum de stabilité sociale.

Face à ces évolutions, on assiste en effet à la montée de diverses formes encore éparpillées de mobilisation, qui vont des mouvements de protestation de type xénophobe aux courants plus populistes et au développement de petites forces nouvelles, syndicales, de chômeurs, de sans-logis, antimondialistes, altermondialistes, etc.

Tout cela signifie que le processus de décomposition du tissu social est arrivé à terme et que l’on assiste à une difficile recomposition qui pourrait permettre de sortir de la pensée et de l’action uniques. La nécessité de voir émerger une dynamique sociale entre les sociétés européennes devient de plus en plus pressante. Elle doit viser les institutions, les législations, les décideurs et les possédants.

 

 Sources : http://www.euromarches.org/francais/04/0319_4.htm

 

 

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