Esclaves en Italie

Publié le par Adriana Evangelizt

Quand on lit cet article, on aurait franchement envie d'avoir les esclavagistes en face de nous. Sans rire.

Esclaves en Italie

par Jean-Jacques Bozonnet

C'est une masure abandonnée, ouverte aux quatre vents. Une ruine au milieu de nulle part, une " casolare" comme il en existe tant sur les hautes terres de la province de Foggia, dans le sud de l'Italie. L'endroit est écrasé de soleil, silencieux, beau et lugubre comme un décor de Sergio Leone. A l'intérieur, les trois pièces sont jonchées de matelas crasseux et de couvertures roulées en boule. Le vent s'engouffre par la fenêtre fracassée, fait claquer la porte d'entrée en fer.

Sinistre, ce coin des Pouilles l'était encore davantage quand Stanislaw Fudalin y a débarqué, dans la nuit du 5 au 6 janvier, après un épuisant voyage en minibus depuis Cracovie. Les vitres étaient déjà cassées, la porte ne fermait déjà pas. Ce Polonais de 51 ans y a séjourné près d'un mois avec huit de ses compatriotes, sans eau, sans électricité, sans autre chauffage que les branchages qu'ils ramassaient alentour pour alimenter une cheminée délabrée. De l'aube au crépuscule, ils trimaient aux champs ; la nuit, ils luttaient contre le froid, la faim et le désespoir.

"L'idée folle de rentrer en Pologne à pied m'a traversé l'esprit", sourit aujourd'hui Stanislaw. Mais où se diriger quand on ignore où l'on est ? L'immensité du paysage valait prison. Toute envie de fuite leur avait été ôtée, dès l'arrivée, par le "comité d'accueil" : deux Polonais et surtout "Pedro", un Ukrainien qui faisait régner la peur, une arme à la ceinture, le coup de matraque facile. Ses menaces résonnent encore aux oreilles de Stanislaw Fudalin : "Il nous disait : "ici, la loi c'est moi, vous êtes mes esclaves. Si vous essayez de partir, je vous retrouverai et je vous massacrerai. C'est dans un sac en plastique que vous retournerez en Pologne.""

Stanislaw et ses compagnons ont réussi à tromper la surveillance, un peu par miracle, beaucoup grâce au consulat de Pologne, venu les récupérer nuitamment dans une fourgonnette. Leurs témoignages, ajoutés à une trentaine d'autres, ont permis aux services spéciaux des carabiniers de libérer, le 18 juillet, dans plusieurs communes des environs, 113 travailleurs agricoles polonais, exploités comme eux dans des conditions inhumaines. Au cours de ce raid, les forces de l'ordre ont arrêté Pedro et 26 autres personnes - des Polonais, des Ukrainiens, un Algérien, un Italien -, toutes mises en examen pour "trafic d'êtres humains" et "réduction en esclavage".

C'est ainsi que l'Italie a appris l'existence sur son territoire de "véritables camps de travail forcé", selon l'expression du procureur national antimafia, Pietro Grasso. L'enquête, baptisée "Terre promise", conduite en collaboration avec la police polonaise, a permis de démanteler une filière de main-d'oeuvre clandestine qui fonctionnait depuis au moins deux ans entre le sud de la Pologne - où une vingtaine de trafiquants ont été mis sous les verrous - et la région de Foggia.

Dans ce "triangle des tomates", où l'on récolte chaque été des millions de tonnes de précieux fruits rouges, les journaliers de l'Est ont peu à peu remplacé les Marocains, mais personne n'imaginait leur condition d'esclaves modernes.

Ces ressortissants de l'Union européenne travaillaient sans contrat, enduraient des privations, des humiliations, des coups. "Et parfois pire", ajoute un enquêteur. Le procureur antimafia de Bari, Lorenzo Lerario, a décidé de rouvrir les enquêtes sur quatorze morts suspectes de Polonais, survenues depuis deux ans dans les environs de Foggia.

Jusque-là, on pensait à des rixes entre travailleurs immigrés, des accidents, des morts naturelles. Chaque cas était traité de manière isolée. Mais le taux de mortalité, y compris par pneumonie, chez cette population plutôt jeune et robuste, est apparu "statistiquement aberrant" aux magistrats.

Certaines enquêtes avaient été franchement bâclées, comme pour ce Polonais de 45 ans dont le cadavre à demi brûlé a été retrouvé le 2 juillet 2005 devant l'ancien abattoir de la petite commune de Stornara. "Mort accidentelle", avaient conclu les carabiniers, alors que le passeport de la victime était posé, intact, sur son corps carbonisé.

L'opération "Terre promise", conclue en juillet a révélé le problème dans toute son ampleur. "Un phénomène qui ne peut être affronté seulement sur le plan répressif", nuance le procureur Lorenzo Lerario, tout en affirmant que la direction antimafia de Bari s'y emploie "avec une extrême attention et tout l'engagement possible, en parfaite collaboration avec les autorités judiciaires de Pologne".

Domenico Centrone, le consul de Pologne pour la région des Pouilles, accuse :"Les autorités locales ne voulaient pas savoir. Depuis quatre ou cinq ans, je leur mettais la pression par des courriers, notamment au préfet de Foggia, mais sans succès. On refusait de me croire." Il a fallu la découverte, le 19 août 2005, de 90 Polonais littéralement prisonniers d'un camp de travail à Orta Nova, petite commune au sud de Foggia, pour dessiller les yeux des responsables. M. Centrone, chef d'entreprise de 49 ans, lui-même industriel dans l'agroalimentaire, a hébergé, et même embauché, plusieurs "rescapés". Il les a convaincus de porter plainte.

Bien que libres, beaucoup refusaient en effet de parler, par peur de représailles. "A les écouter, tout allait bien, ils étaient au Hilton", se souvient un carabinier. Depuis la révélation du scandale, le climat est resté délétère dans la région. Toutes les bandes n'ont pas été éliminées, et les autorités déconseillent aux journalistes de s'aventurer sans escorte dans certaines zones.

Une fois transférés à Castellana Grotte, petite ville à 150 kilomètres au sud de Foggia, où le consulat polonais a son siège, les plus courageux ont accepté de raconter leur histoire sur procès-verbal. A quelques variantes près, toujours la même : une petite annonce lue dans un journal ou sur Internet, la promesse d'un emploi correctement payé (5 à 6 euros de l'heure, nourris, logés), un emprunt à la banque ou à la famille pour payer les 200 à 400 euros du voyage, un minibus qui tourne des heures dans la campagne italienne en attendant la nuit, puis l'arrivée en enfer.

Marek Pajestka, 45 ans, conserve dans le regard l'effroi du premier jour. C'était en juin 2005 : "Les "caporaux" nous ont emmenés à 4 heures du matin dans un champ d'artichauts où nous avons travaillé pendant six heures, puis dans un champ de tomates pour dix heures encore, sans la moindre pause." Cette cadence quotidienne de 16 heures allait être sa routine pendant deux mois. A 6 euros de l'heure, le jeu en aurait encore valu la chandelle pour ce cariste au chômage, trapu, peu économe de ses efforts. Mais dans le camp d'Orta Nova, que les travailleurs exténués regagnaient vers 22 h 30, il fallait payer pour survivre, rien n'était gratuit. Sauf la violence. Pour dormir dans la baraque, entassé avec 60 autres bagnards, le tarif était de 5 euros par jour. Dans une tente igloo, à même le sol : 3 euros. Le prix de la nourriture (pain, pâtes) et des bougies (il n'y avait pas d'électricité) était défalqué du compte. Le comble ? Les esclaves devaient débourser 1 euro chaque matin pour être transportés dans les champs ! Et malheur à ceux qui tombaient malades : 20 euros d'amende par jour non travaillé. "J'ai perdu tout espoir d'être payé le jour où ils se sont mis à six pour rouer de coups un grand costaud qui réclamait sa paie, explique Marek. Ensuite, ils l'ont traîné en sang à l'extérieur du camp, au bord du chemin. Ils criaient : "Tu as deux heures pour disparaître, sinon on te tue".

Jakub Olszewski, 21 ans, a échoué dans le même enfer. Enfant d'une famille modeste, "Kuba" espérait financer ses études d'architecture grâce à ce job. "C'est l'oncle d'un copain qui en avait entendu parler", explique-t-il. En trois semaines, le jeune homme a perdu 7 kg. Il avait perdu tout espoir de s'en sortir lorsque les carabiniers ont fait irruption. "Il n'y avait pas de latrines et seulement deux douches, disons deux tuyaux, pour une centaine de personnes", dit-il.

Marek et Kuba décrivent un espace clos de murs surmontés de barbelés. La nuit, des chaînes condamnaient le portail. A l'extérieur, une enseigne mangée de rouille rappelle qu'il y avait là, naguère, une discothèque, l'exotique "Club Paris". La seule lueur venait d'un local voisin où les "caporaux" avaient leur quartier général.

Tous les saisonniers, qu'ils soient polonais, roumains, africains ou italiens, parlent des "capos". Le caporalato est un phénomène aussi vieux que l'agriculture dans cette région de grands domaines latifundiaires où les propriétaires terriens ne traitent jamais directement avec la main-d'oeuvre. De tout temps, ce sont les caporali qui recrutent les journaliers, les véhiculent dans les champs, organisent leur travail, les paient, avant de les raccompagner le soir chez eux. Ce système est la plaie endémique d'une agriculture fondée sur le travail au noir. Mais avec la disparition des saisonniers italiens, remplacés par des clandestins, les méthodes des nouveaux "capos" ont dérivé vers la violence et la coercition.

Au "Club Paris", le chef des gardes-chiourmes, Mariusz, était polonais. Cet homme patibulaire, le corps couvert de tatouages, s'est illustré par sa violence. Personne ne l'a oublié : "Dès que je l'ai vu, le soir de mon arrivée, j'ai su que j'étais mal", raconte Kuba. Aujourd'hui, Mariusz est en prison. Mais combien d'autres "capos" ont pris le relais, dans cette zone où plus de 7 000 ouvriers agricoles clandestins s'affairent à la récolte de l'"or rouge" ? Les brigades de carabiniers cachent à peine leur impuissance : "Comment contrôler une main-d'oeuvre invisible et nomade ?", demande l'un des neuf hommes de la caserne d'Ascoli Satriano, devant la carte de la commune qui s'étend sur 334 km2.

Ce jour-là, jeudi 14 septembre, le commandant des carabiniers d'Ascoli reçoit dans son bureau un couple de Polonais qui n'ont plus de nouvelles de leur fils Gregorz, 28 ans, depuis deux ans. Lui aussi était parti du sud de la Pologne pour l'Italie et la promesse d'un bon salaire. Fait-il partie des "disparus du triangle des tomates" ?

Les autorités de Varsovie ont recensé 119 personnes parties pour l'Italie depuis 2000 et dont on est sans nouvelles. La moitié auraient disparu dans les environs de Foggia. La police polonaise vient de publier sur son site Internet les noms et les photos de ces hommes et de ces femmes. Un avis de recherche géant que l'ambassade de Pologne à Rome a transmis officiellement à la justice italienne.

Les parents de Gregorz Kusz sont venus dans les bagages d'une équipe de la télévision polonaise qui multiplie les reportages sur l'affaire. Ils ont laissé une photocopie du passeport de leur fils à la caserne d'Ascoli Satriano, comme partout où ils vont. Mais l'espoir est mince : "Comment chercher efficacement des gens dont on ne sait même pas s'ils sont arrivés", plaide un magistrat. Pourtant, la publicité donnée à ces disparitions semble avoir réveillé les ardeurs au parquet de Foggia. Des dossiers sortent des tiroirs, un travail de recoupement d'informations a été entrepris.

Des écoutes téléphoniques recueillies pendant l'enquête "Terre promise" ont de quoi inquiéter sur le sort des disparus. On entendait notamment un "capo" confier à sa petite amie toute sa colère après la fuite de deux journaliers : "Je ne leur permettrai pas de se comporter comme cela. Aujourd'hui je vais dans les champs et j'en tue deux à titre d'exemple".

Vantardise macabre ou menace réelle ? Kuba Olszewski n'a assisté qu'à des passages à tabac à coups de poing et de pied : "Certains disparus ont peut-être été tués, admet-il, mais je crois que la plupart sont encore vivants, qu'ils travaillent toujours quelque part. Ils ont emprunté de l'argent à leur famille pour venir, ils ne veulent pas rentrer au pays sur un tel échec." Le jeune homme a un pâle sourire : "Ils sont morts de honte."

Sources : Le Monde

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans INJUSTICES FLAGRANTES

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