Ingérence des Américains en Bosnie-Herzégovine

Publié le par Adriana Evangelizt

Pour ceux qui ne connaissent pas le MPRI -à ne pas confondre avec le mouvement terroriste iranien en exil en France- dont il est questioin dans l'article, lire le MPRI, des mercenaires au service des Etats-Unis...

Bosnie-Herzégovine : les Américains sur la défensive

par Alexandre Rougé

Les Européens ont enfin commencé à reprendre l’initiative politique en  Bosnie-Herzégovine. Dans un domaine que les Américains considèrent  comme leur chasse gardée : la défense et la sécurité.

La réforme de l’armée bosnienne a été lancée en 2003 par le Haut représentant  de l’époque, l’Américain Robert Beecroft. Elle tient d’autant plus à cœur aux  Américains qu’elle incarne sous deux aspects leur mainmise sur le pays. D’une  part, symboliquement, cette armée doit regrouper les trois nationalités – Serbes,  Bosniaques et Croates – sous couvert de réconciliation, afin d’entériner la  composition trinationale de la Bosnie-Herzégovine et de promouvoir le  multiculturalisme ; d’autre part, stratégiquement, cette réforme est l’une des  principales conditions à l’adhésion de la Bosnie-Herzégovine au Partnership for  Peace, l’antichambre de l’OTAN – sachant que les Américains font tout pour  que la Bosnie-Herzégovine adhère à l’OTAN avant d’intégrer l’Union  européenne. Lors de la passation de pouvoir de l’OTAN à l’EUFOR (European  Force) en 2004, les Américains ont fait en sorte de garder la haute main sur la  réforme de la défense, au travers de la Defence Reform Commission (DRC), coprésidée  par Raffi Gregorian, membre du Département d’Etat américain – une  attitude qui, à l’époque, avait fait grincer des dents dans plusieurs chancelleries  européennes. Depuis, face aux réticences affichées par les Bosniens (notamment  les Serbes), les Américains ont dû imposer leur réforme aux forceps ; l’Anglais  Paddy Ashdown, alors Haut représentant, en a été réduit à menacer Dragan  Kalinic, président du SDS (principal parti nationaliste de Republika Sprska) de  dissoudre sa formation pour le contraindre à voter le texte au parlement de Banja  Luka le 30 août 2005.


L’autoritarisme anglo-saxon se manifeste à d’autres niveaux, non sans une  certaine légèreté. Sur le plan juridique, on assiste, comme le dit un conseiller  politique international, à « un bricolage législatif » qui consiste à introduire des  normes de droit anglo-saxon dans un corpus de droit romain germanique, sans  considération pour la cohérence de l’ensemble. On répond aux protestations des  juristes bosniens en disant en substance que « le droit romain germanique est  dépassé ». Les Anglo-Saxons refusent toute critique, convaincus d’avoir  suffisamment fait la démonstration de leur suprématie. Faute de discuter, les  Serbes ne se privent pas de rigoler. Le Legal Working Group – qui gère deux  lois clés de la réforme de la défense : la loi sur la défense et la loi sur le service  des forces armées – a voulu transférer une partie des pouvoirs de police aux  services secrets, en contradiction avec la loi sur la sécurité civile ; il a donc fallu  modifier la loi sur les services secrets. Autre incohérence : à la rubrique des biens mobiliers de l’armée, les Anglo-Saxons n’ont pas mentionné l’armement,  créant un vide juridique qui a fait paniquer les Américains ; amusés, les Serbes  les ont brocardés : « Attention, on va en profiter pour vendre les armes ! ». Un  conseiller politique international constate : « Ces juristes anglo-saxons,  democracy builders qui viennent fanfaronner sur un terrain d’opération facile,  sont des seconds couteaux, de jeunes diplômés dont c’est la première expérience  et qui font n’importe quoi. » De fait, « on se rend compte que chacun a bricolé  dans son coin, que ce soit dans la réforme des services secrets, de la police, de  l’armée ou de la sécurité civile. En gros, l’OHR1 distribuait les cartes sans  véritable plan d’ensemble. »


Un audit de la réforme de la sécurité


Cependant, derrière ce désordre apparent, « les atlantistes forment un réseau  informel » : Américains, Anglais et Canadiens « se sont partagés les postes clés,  à l’OTAN, l’UE ou l’OHR, et ils jouent la même partition de façon concertée », l’objectif, selon un conseiller de l’EUFOR, étant « de contrôler la politique de la défense ». Face à ce constat, certains ont décidé de réagir. En particulier, le général allemand Christian Millotat. Responsable du département de coopération en matière de sécurité de l’OSCE, il a été recommandé comme conseiller auprès de Christian Schwarz-Schilling (Haut représentant depuis janvier 2006) par le gouvernement allemand. A son arrivée, il a épluché toute la documentation (mandats, attributions et résolutions) pour remettre les choses à plat. Il s’est aperçu par exemple que le département dont il avait pris la tête n’avait plus d’argent et était financé directement par le Département d’Etat américain. Après avoir analysé les mandats en cours, il a également déclaré à un Raffi Gregorian stupéfait qu’il était « un imposteur » et qu’il n’avait rien à faire dans la réforme de la défense. Le général Millotat a par ailleurs ironiquement loué le MPRI, ses mérites et ses compétences, sachant que le MPRI participe à la réforme de la défense sans la moindre attribution officielle et qu’il est particulièrement mal vu en Republika Srpska pour son rôle pendant la guerre.

Cependant, derrière ce désordre apparent, Américains, Anglais et Canadiens « se sont et ils jouent la même partition de façon concertée », l’objectif, selon un conseiller de l’EUFOR, étant Face à ce constat, certains ont décidé de réagir. En particulier, le général allemand . Responsable du département de coopération en matière de sécurité de l’OSCE, il a été recommandé comme conseiller auprès de (Haut représentant depuis janvier 2006) par le gouvernement allemand. A son arrivée, il a épluché toute la documentation (mandats, attributions et résolutions) pour remettre les choses à plat. Il s’est aperçu par exemple que le département dont il avait pris la tête et était Après avoir analysé les mandats en cours, il a également déclaré à un . Le général Millotat a par ailleurs ironiquement ses mérites et ses compétences, sachant que le MPRI participe à la réforme de la défense et qu’il est particulièrement mal vu en Republika Srpska


Surtout, le général Millotat a déclaré à Schwarz-Schilling que la réforme de la défense était un vaste capharnaüm et qu’il fallait y mettre de l’ordre. Schwarz- Schilling a donc demandé un audit global de l’ensemble de la réforme de la sécurité, audit qui sera conduit par l’Autrichien Heinz Vetschera (numéro 2 de l’EU Monitoring Mission, organe d’analyse bien réputé dans les Balkans). Le dossier doit être rendu à l’automne pour qu’une décision soit prise début janvier, en vue de l’ouverture d’un nouveau chantier de la réforme de la sécurité. Les Allemands mènent une action de lobbying en ce sens auprès de la PESD, pour accroître les pouvoirs de l’EUFOR et notamment permettre la prise en charge de l’entraînement tactique des forces armées bosniennes (ce dont découlent leur équipement et leur armement).

Le nouveau Haut représentant, Christian Schwarz-Schilling (ancien ministre CDU des Postes et Télécommunications de 1982 à 1992), a surpris et déçu les Anglo-saxons en poussant à la réduction de ses pouvoirs. Pour responsabiliser les Bosniens, argumente-t-il, il faut les laisser entre eux plutôt que tout décider à leur place. Plus inquiétant pour les Anglo-Saxons : Schwarz-Schilling souhaite transformer son poste en Bureau du Représentant spécial de l’UE, d’ici à l’été 2007. L’ambassadeur américain Douglas McElhaney craint que les Anglo- Saxons soient peu à peu éjectés. Les Américains – qui ont mis en place toutes sortes de structures (comme le NATO Advisory Team) pour apprendre l’anglais aux militaires bosniens, leur enseigner la doctrine stratégique atlantiste, les envoyer en stage aux Etats-Unis... – commencent donc à avancer leurs pions pour occuper davantage de postes clés, même sous direction européenne. Ce faisant, ils pourraient créer un fâcheux précédent : le fait d’intégrer des Américains, à des postes importants, à une organisation européenne, finirait par effacer toute différence entre celle-ci et l’OTAN. Le discours américain, de façon générale, est que l’OTAN et l’UE tendent à se chevaucher, mais que seule l’OTAN dispose de la mainmise sur la défense et l’énergie. D’où l’importance d’une reprise en mains de la réforme de la défense par les Européens.

1 Office of the High Representative, Bureau du Haut représentant : organe le plus élevé de l’exécutif en Bosnie-Herzégovine, aux pouvoirs discrétionnaires. Il est financé à 53 % par l’Union européenne et à 22 % par les Etats-Unis.

Sources : Paris Berlin Moscou

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans UNION EUROPEENNE USA

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