LE NON, LA FRANCE ET CHIRAC

Publié le par EVANGELIZT

APRES L'ECHEC DU REFERENDUM EN FRANCE

CHIRAC CHANGE DE GOUVERNEMENT

 

par Antoine LEROUGETEL

et Peter SCHWARZ

 

Deux jours après l'échec du référendum sur la constitution européenne, le président Jacques Chirac a renvoyé son premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, et nommé un nouveau gouvernement sous la direction de l'ancien ministre de l'Intérieur, Dominique de Villepin.

Sérieusement affaibli dans son autorité, Chirac tente désespérément de réaffirmer son pouvoir en réorganisant le gouvernement. Contrairement à Charles de Gaulle après son référendum perdu en 1969, Chirac a catégoriquement refusé de démissionner. Cette décision se trouvait facilitée par le fait que le principal parti d'opposition, le Parti socialiste, a également été discrédité par sa campagne pour le « oui » à la constitution.

La révocation du premier ministre Jean-Pierre Raffarin qui avait dirigé le gouvernement ces trois dernières années avait été attendue de longue date. Il était très impopulaire et aurait été obligé de démissionner même si le référendum avait réussi. Restait toutefois à décider qui lui succéderait.

Le parti de Chirac, l'UMP (Union pour un mouvement populaire), est profondément divisé entre ses propres partisans et ceux qui soutiennent Nicolas Sarkozy, le président de l'UMP. Alors que la vieille garde gaulliste faiblissante autour de Chirac essaie de sauvegarder les apparences de collaboration sociale avec les syndicats, Sarkozy préconise un programme économique néo libéral extrême à la Thatcher, combinant une campagne de maintient de l'ordre à la xénophobie et à la chasse aux immigrants.

Sarkozy n'a jamais dissimulé son intention de succéder à Chirac au poste de président de la République. L'année dernière, il prenait la présidence de l'UMP contre la volonté de Chirac qui avait mis en place le parti en 2002 pour renforcer sa propre direction.

L'échec du référendum a affaibli Chirac et a profité à Sarkozy qui, tout en s'engageant loyalement en faveur du « oui », a toujours gardé ses distances avec la campagne de Chirac.

Avec Dominique de Villepin, Chirac a confié la direction du gouvernement à l'un de ses plus proches et fidèles vassaux tout en renommant Sarkozy numéro deux du gouvernement à son ancien poste de ministre de l'Intérieur où, dans le premier gouvernement Raffarin, il s'était fait un nom comme défenseur pugnace de l'ordre ainsi que d'un renforcement du contrôle de l'immigration.

De Villepin qui n'a jamais été élu, est un aristocrate, diplomate de carrière et haut fonctionnaire. Il est né au Maroc en 1953, mais a passé sa jeunesse au Venezuela et aux Etats-Unis. Sa carrière diplomatique l'emmena hors de France.

En 1984, il fut nommé premier secrétaire à l'ambassade de France à Washington et en 1989 il rejoignait l'ambassade de New Delhi. En 1993, il était directeur de cabinet d'Alain Juppé au Quai d'Orsay et en 1995 secrétaire général de l'Elysée. En 2002, dans le premier gouvernement Raffarin, il devint ministre des Affaires étrangères et plus tard ministre de l'Intérieur.

Comme nombre d'autres membres influents de l'establishment politique français, de Villepin est un énarque sorti de l'Ecole nationale d'administration. A l'âge de 24 ans, il adhère à l'ancien parti gaulliste, le Rassemblement pour la République (RPR), auquel il restera fidèle sans pour autant jamais se porter candidat à une charge élective. Il rencontre Chirac en 1980 et devint l'un de ses plus fidèles collaborateurs. Il connut son heure de gloire quand il refusa d'approuver au Conseil de sécurité des Nations unies l'invasion américaine de l'Iraq en insistant sur le fait qu'une telle action nécessiterait l'accord des Nations unies.

Le point de vue qu'il avait adopté à l'époque ainsi que sa courtoisie lui procurèrent un certain respect en France et la haine immortelle de la droite républicaine américaine. Le 14 février 2003, juste avant le début de la guerre, il remarqua très correctement au Conseil de sécurité : « L'option de la guerre peut apparaître a priori la plus rapide. Mais n'oublions pas qu'après avoir gagné la guerre, il faut construire la paix. »

Par la nomination de de Villepin au poste de premier ministre, Chirac essaie de gagner du temps, de maintenir la paix sociale et de garder Sarkozy à distance.

Sarkozy avait tenté d'écarter son principal rival en soulignant que quelqu'un qui n'a jamais été élu n'était pas qualifié pour le poste. Lorsque les rumeurs s'amplifièrent sur le choix de Chirac quant au poste de premier ministre, Sarkozy déclara en visant de Villepin que : « que «ceux qui ont le droit de parler au nom de la France, ce sont ceux qui ont affronté une fois dans leur vie le suffrage universel».

Le choix de Chirac avait quelque peu été facilité par le fait que le vote contre la constitution européenne avait clairement été dirigé contre la politique économique libérale représentée par Sarkozy. Selon Le Figaro qui citait une source proche de Chirac, « «Dimanche, les électeurs ont dit non à l'Europe libérale. Sarkozy incarne le libéralisme. Il n'aurait pas été la réponse appropriée au message des électeurs. »

En demandant à Sarkozy de rejoindre le gouvernement, Chirac essaie de faire respecter à son rival à une certaine discipline et un contrôle. Le même journal faisait le commentaire suivant : « Le chef de l'Etat a nommé le président de l'UMP ministre d'Etat, de l'Intérieur et numéro deux du gouvernement 'parce qu'il vaut mieux avoir ses ennemis à l'intérieur qu'à l'extérieur'», comme le disait François Mitterrand.»

Pourtant Sarkozy ne laisse aucunement percevoir qu'il renoncera à ces projets ambitieux. Il négocia son retour au gouvernement en posant des conditions humiliantes pour Chirac, lui demandant de pouvoir conserver son poste de président de l'UMP et annulant de ce fait la décision prise par Chirac l'année dernière en le sommant de quitter son poste de ministre de l'Economie et des Finances pour pouvoir prendre la tête de l'UMP. Sarkozy peut également rester à la présidence du conseil général des Hauts-de-Seine.

Le 31 mai, il déclara devant le groupe de l'UMP de l'Assemblée qu'il acceptait d'occuper le poste de ministre de l'Intérieur sous de Villepin car il était convaincu qu'«il n'y a pas d'avenir si les vingt-deux mois [fin du mandat présidentiel] qui viennent sont des mois d'affrontement entre l'UMP et le gouvernement».

Dans un article de mercredi dernier, Le Figaro donnait une idée de l'ampleur du conflit existant au sein de l'UMP : « C'est à 9 heures, hier matin, et par téléphone, que Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy se sont dit «oui». Pas pour le meilleur, mais pour éviter le pire: l'implosion de la droite».

Lors d'une réunion des députés UMP, Sarkozy fit la mise au point suivante : « «Ou je suis à l'extérieur du gouvernement et la bagarre commence dès cet après-midi, ou j'y suis, et dans ce cas-là, j'y vois une garantie d'unité.» Il conclut en lançant un avertissement à l'adresse de Chirac et de de Villepin : «Attention, un changement d'hommes ne suffit pas. On ne peut pas faire confiance à un gouvernement s'il n'y a pas un changement radical de politique. Quoi qu'il arrive, je resterai président de l'UMP. J'ai été élu par les militants pour trois ans, et j'exercerai cette mission jusqu'au bout.»

Un journaliste de Libération a fait la remarque suivante : « Si la mayonnaise ne prend pas, il trouvera toujours un prétexte pour claquer avec fracas la porte du gouvernement dans quelques mois. Et aura tout le loisir de se jeter dans la campagne présidentielle. »

Voilà le style d'un combattant de rue. C'est une indication du genre de parti qu'il souhaite faire de l'UMP et du genre de personnes qu'il souhaite attirer.

Le journal Libération cite un jeune député UMP qui donne une idée de l'ambiance radicale qui se fait jour au sein du parti : « Vu l'ambiance au groupe, il est clair que la pilule Villepin ne serait pas passée sans Sarkozy. L'autre problème de ce duo, c'est que le choix de la remise en question du modèle social français n'est pas fait. Chirac n'a pas voulu trancher entre le modèle social et sa remise en cause libérale, et ça nous laisse assez dubitatifs pour la suite.»

Ces paroles laissent difficilement présager que les objectifs que Chirac s'est fixé en annonçant la formation de son nouveau gouvernement pourront être facilement réalisés. «Dans un esprit de rassemblement, j'ai demandé à Nicolas Sarkozy de rejoindre le gouvernement comme ministre d'Etat, ce qu'il a accepté.»

Le président poursuivit en disant que la priorité du nouveau gouvernement serait l'emploi qui « exige une mobilisation nationale » qu'il avait décidé « d'inscrire résolument dans le respect de notre modèle français. »

« Ce modèle n'est pas un modèle de type anglo-saxon, mais ce n'est pas non plus un modèle synonyme d'immobilisme.» continua-t-il. « C'est un modèle fondé sur le dynamisme et l'initiative individuelle, sur la solidarité et sur le dialogue social. » Il appela «au même engagement les entreprises et les syndicats de gagner la bataille de l'emploi tout en restant nous-mêmes. »

Ce faible tir en direction de Sarkozy ne fera certainement pas grande impression. L'un des principaux cris de bataille de Sarkozy est précisément que « le modèle français » soit abandonné dans le but de combattre le chômage.

L'échec du référendum français a été qualifié d'« insurrection des urnes ». Tout le monde est conscient qu'il s'agit là d'une nouvelle expression de la résistance massive de la classe ouvrière contre l'élite politique et qui s'est déjà manifestée tout au long du gouvernement Raffarin dans des grèves de masse et des manifestations de rue pour la défense de l'emploi, des conditions de travail, des salaires et des droits démocratiques. Le rassemblement de la bourgeoisie derrière Sarkozy prouve que la période de collaboration avec les syndicats, qui avait assuré une certaine paix sociale, arrive à sa fin.

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Sources : WSWS

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