DELOCALISATION

Dimanche 15 mai 2005

CONSTITUTION : DELOCALISATION, DES RAPPORTS EXPLOSIFS

par Yves HOUSSON

Un rapport de l’IGAS remis au ministre du travail, non publié, révèle la face méconnue du phénomène des délocalisations : l’importation par des groupes français de main-d’oeuvre étrangère payée au tarif des pays d’origine.

Cachez ces rapports que les citoyens électeurs ne sauraient voir ! Du moins, pas avant le 29 mai, date du référendum sur l’Europe... On savait - notamment depuis le talk-show du chef de l’État avec des jeunes, préféré à une véritable confrontation avec des journalistes ou des partisans du « non » , et l’envoi aux électeurs d’un matériel électoral à sens unique - que nos gouvernants sont prêts à beaucoup de petits arrangements avec les règles élémentaires de la démocratie. Les voici pris de nouveau en flagrant délit. Depuis quelques mois, les ministres de la - Cohésion sociale et du Travail, Jean-Louis Borloo et Gérard Larcher, sont en possession de trois rapports alarmants sur les délocalisations. Des documents très révélateurs, aussi, des dangers d’un certain type de construction - européenne, fondé sur le désormais fameux principe de la « concurrence libre et non faussée » qui sert de fil rouge au traité soumis aux suffrages des Français le mois prochain.


202 000 postes en danger

Le premier de ces textes émane du cabinet de conseil Altedia. À la demande de Jean-Louis Borloo, il a enquêté auprès de chefs d’entreprise ayant délocalisé tout ou partie de leurs activités. Remise au ministre, cette étude n’a pas été publiée. Selon le journal le Monde, qui a eu accès à une synthèse, MM. Borloo et Larcher ont « préféré différer la publication de ce rapport, qu’ils ont depuis le début de l’année, après le référendum ». Piqué au vif, le ministre de la Cohésion sociale, dans un communiqué pète-sec, s’est « inscrit bien évidemment en faux sur l’hypothèse selon laquelle le gouvernement chercherait à cacher quoi que ce soit ». Reste que l’étude en question n’a toujours pas été publiée... Que dit-elle ? Elle « souligne le caractère massif des transferts d’activité en Europe de l’Est et dans les pays émergents », indique le Monde. « Les délocalisations sont aujourd’hui le fait d’entreprises de toutes tailles dans la quasi-totalité des secteurs économiques », a constaté le cabinet Altedia. La recherche d’un plus bas coût du travail constitue l’une des toutes premières motivations des employeurs. « Le différentiel de coût de main-d’oeuvre/compétence entre la France et des pays comme l’Espagne, le Portugal et l’Irlande a joué fortement dans certains secteurs d’activité en faveur des transferts », observe Altedia.

Une autre étude, commandée par la commission des Finances du Sénat, confirme, chiffres à l’appui, la gravité de la menace. Réalisée par le cabinet Katalyse, elle prévoit, dans les cinq prochaines années (2006-2010), « la délocalisation de 202 000 emplois de services, soit 22 % de la création net d’emplois salariés au cours des cinq dernières années ». Un mouvement qui, détaille le cabinet, se déroule généralement en deux temps : un grand nombre d’entreprises externalisent d’abord leurs activités de services (autrement dit, elles les cèdent, souvent avec leur personnel affecté à cette production, à des prestataires externes), « avant de pousser, par une pression accrue sur les prix, leurs sous-traitants à délocaliser ». Sur les 202 000 postes en danger, 90 000 relèvent des services aux entreprises, et 20 000 de la recherche et du développement. Dans le débat qui a suivi la présentation de cette étude au Sénat, Jean Arthuis a pu relever « que l’on assistait, dans certains territoires, à des stratégies de disparition des entreprises et des emplois, via la filialisation et l’externalisation ». Et la sénatrice Nicole Bricq a noté que « la véritable concurrence ne se jouait pas véritablement avec les pays émergents (Chine, Inde - NDLR), mais plutôt avec les autres pays industrialisés ». En clair, c’est surtout au sein de l’Europe que se déroule ce jeu de massacre. Une Europe qui, loin de s’y opposer, tend au contraire à le favoriser.

Un rapport (1) réalisé, à la demande du ministre du Travail, par l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), est à cet égard édifiant. Remis à Gérard Larcher en décembre dernier, il n’a, lui non plus, toujours pas été rendu public. Ce document, auquel l’Humanité a eu accès, relate par le menu la manière dont les grandes entreprises françaises parviennent, en s’appuyant sur les règlements de l’UE, à se livrer à leur exercice favori : le dumping social, la mise en concurrence des salariés en profitant des forts - différentiels économiques séparant l’Hexagone d’autres pays. L’auteur, l’inspecteur Élisabeth Dufourcq, décrit ainsi la méthode du « top-sourcing », « une pratique qui se faufile dans les interstices du droit et présente des risques pour le tissu industriel français », en particulier les sous-traitants. Elle consiste « à passer des accords de recrutement de main-d’oeuvre avec des entreprises implantées en France et filiales souvent très fragiles, sinon - fictives, de firmes étrangères ». Le rapport évoque ici le phénomène de la « délocalisation inverse », ou « délocalisation sur place » : plutôt que de transférer une activité à l’étranger, l’employeur fait venir en France des travailleurs d’un pays à différentiel économique pour remplacer une main-d’oeuvre existante.


Imbroglio juridique

«  Ces pratiques déjà mises en oeuvre, aux extrêmes limites et même hors des cadres du droit du travail, par de très grandes entreprises soumises à l’impératif de redressements spectaculaires, sont rendues possibles par le véritable imbroglio juridique créé par la pratique des détachements étrangers en France et de leurs innombrables dérogations », explique Élisabeth Dufourcq. En principe, le droit européen, si l’on se - réfère à l’article 13 du règlement CE/1408/71, stipule que le travailleur étranger ainsi employé est soumis au droit du travail et au régime de Sécurité sociale du pays d’accueil. Mais l’article 14 prévoit un ensemble de dérogations, au motif - comme c’est gentil ! - « d’éviter les complications administratives qui résulteraient de la règle générale ». Dérogations qui rendent cette règle pratiquement inopérante. Au demeurant, indique le rapport, « le Centre de liaisons européennes et internationales de Sécurité sociale (CLEISS) a produit, sur ce sujet du détachement des salariés étrangers, une étude précieuse qui explique indirectement les failles par lesquelles risque de se développer le recours aux délocalisations sur place, aux fausses sous-traitances et au travail illégal ». Risque déjà avéré puisque l’IGAS fait état d’une montée en puissance du « travail illégal dans les secteurs en difficulté d’embauche et souvent sous-traités », à commencer par le bâtiment et les travaux publics, enregistrée par les services - officiels.

«  Au total », nous sommes « face à un cocktail juridique favorisant les « délocalisations sur place », constate l’auteur, avant d’épingler, comme un cas d’école, une « grande entreprise de télécommunications » (allusion transparente à France Télécom ) qui, « profitant, en quelque sorte, de licenciements provoqués chez ses sous-traitants français, par la baisse de ses propres commandes, envisage "une délocalisation inverse" de main-d’oeuvre portugaise en France ». Main-d’oeuvre « employée sur contrats en principe temporaires de deux ans à salaires et charges sociales portugaises, par le biais de la procédure de détachement ». Et l’inspecteur de l’IGAS d’ajouter : « En réalité, le système étant prévu comme pérenne et pouvant être largement calqué dans d’autres secteurs, les pouvoirs publics peuvent-ils le tolérer comme un fait admis et acquis ? »

Travail illégal

Enfin, le rapport évoque la perspective ouverte par la proposition de directive Bolkestein sur les services, qualifiée « d’étape irréversible ». Avec ce projet, mis entre parenthèses, on le sait, le temps du référendum français, « il s’agit de mettre en pratique deux libertés fondamentales, reconnues par le traité de l’Union européenne : la libre prestation de services ; la liberté d’établissement en - Europe. En principe général, les travailleurs détachés à l’étranger continueront de bénéficier des conditions d’emploi du pays d’accueil : période maximale de travail, salaire minimal, congés, règles d’hygiène et de sécurité au travail, conditions de mise à disposition des intérimaires, égalité de traitement, notamment conformément à la directive 96/71/CE du 16 décembre 1996, mais les dérogations (exposées plus haut) demeureront de plein droit ». En conséquence, « la question fondamentale restera donc celle de l’effectivité du contrôle et des risques élevés de travail illégal, de dumping social et fiscal, de distorsion de la concurrence », conclut, visiblement peu optimiste, l’auteur d’un document qui mériterait assurément la diffusion la plus large d’ici au 29 mai.

Yves Housson

Sources : http://www.legrandsoir.info/article.php3?id_article=2319

 

CONSTITUTION : DELOCALISATION, DES RAPPORTS EXPLOSIFS

par Yves HOUSSON

Un rapport de l’IGAS remis au ministre du travail, non publié, révèle la face méconnue du phénomène des délocalisations : l’importation par des groupes français de main-d’oeuvre étrangère payée au tarif des pays d’origine.

Cachez ces rapports que les citoyens électeurs ne sauraient voir ! Du moins, pas avant le 29 mai, date du référendum sur l’Europe... On savait - notamment depuis le talk-show du chef de l’État avec des jeunes, préféré à une véritable confrontation avec des journalistes ou des partisans du « non » , et l’envoi aux électeurs d’un matériel électoral à sens unique - que nos gouvernants sont prêts à beaucoup de petits arrangements avec les règles élémentaires de la démocratie. Les voici pris de nouveau en flagrant délit. Depuis quelques mois, les ministres de la - Cohésion sociale et du Travail, Jean-Louis Borloo et Gérard Larcher, sont en possession de trois rapports alarmants sur les délocalisations. Des documents très révélateurs, aussi, des dangers d’un certain type de construction - européenne, fondé sur le désormais fameux principe de la « concurrence libre et non faussée » qui sert de fil rouge au traité soumis aux suffrages des Français le mois prochain.


202 000 postes en danger

Le premier de ces textes émane du cabinet de conseil Altedia. À la demande de Jean-Louis Borloo, il a enquêté auprès de chefs d’entreprise ayant délocalisé tout ou partie de leurs activités. Remise au ministre, cette étude n’a pas été publiée. Selon le journal le Monde, qui a eu accès à une synthèse, MM. Borloo et Larcher ont « préféré différer la publication de ce rapport, qu’ils ont depuis le début de l’année, après le référendum ». Piqué au vif, le ministre de la Cohésion sociale, dans un communiqué pète-sec, s’est « inscrit bien évidemment en faux sur l’hypothèse selon laquelle le gouvernement chercherait à cacher quoi que ce soit ». Reste que l’étude en question n’a toujours pas été publiée... Que dit-elle ? Elle « souligne le caractère massif des transferts d’activité en Europe de l’Est et dans les pays émergents », indique le Monde. « Les délocalisations sont aujourd’hui le fait d’entreprises de toutes tailles dans la quasi-totalité des secteurs économiques », a constaté le cabinet Altedia. La recherche d’un plus bas coût du travail constitue l’une des toutes premières motivations des employeurs. « Le différentiel de coût de main-d’oeuvre/compétence entre la France et des pays comme l’Espagne, le Portugal et l’Irlande a joué fortement dans certains secteurs d’activité en faveur des transferts », observe Altedia.

Une autre étude, commandée par la commission des Finances du Sénat, confirme, chiffres à l’appui, la gravité de la menace. Réalisée par le cabinet Katalyse, elle prévoit, dans les cinq prochaines années (2006-2010), « la délocalisation de 202 000 emplois de services, soit 22 % de la création net d’emplois salariés au cours des cinq dernières années ». Un mouvement qui, détaille le cabinet, se déroule généralement en deux temps : un grand nombre d’entreprises externalisent d’abord leurs activités de services (autrement dit, elles les cèdent, souvent avec leur personnel affecté à cette production, à des prestataires externes), « avant de pousser, par une pression accrue sur les prix, leurs sous-traitants à délocaliser ». Sur les 202 000 postes en danger, 90 000 relèvent des services aux entreprises, et 20 000 de la recherche et du développement. Dans le débat qui a suivi la présentation de cette étude au Sénat, Jean Arthuis a pu relever « que l’on assistait, dans certains territoires, à des stratégies de disparition des entreprises et des emplois, via la filialisation et l’externalisation ». Et la sénatrice Nicole Bricq a noté que « la véritable concurrence ne se jouait pas véritablement avec les pays émergents (Chine, Inde - NDLR), mais plutôt avec les autres pays industrialisés ». En clair, c’est surtout au sein de l’Europe que se déroule ce jeu de massacre. Une Europe qui, loin de s’y opposer, tend au contraire à le favoriser.

Un rapport (1) réalisé, à la demande du ministre du Travail, par l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), est à cet égard édifiant. Remis à Gérard Larcher en décembre dernier, il n’a, lui non plus, toujours pas été rendu public. Ce document, auquel l’Humanité a eu accès, relate par le menu la manière dont les grandes entreprises françaises parviennent, en s’appuyant sur les règlements de l’UE, à se livrer à leur exercice favori : le dumping social, la mise en concurrence des salariés en profitant des forts - différentiels économiques séparant l’Hexagone d’autres pays. L’auteur, l’inspecteur Élisabeth Dufourcq, décrit ainsi la méthode du « top-sourcing », « une pratique qui se faufile dans les interstices du droit et présente des risques pour le tissu industriel français », en particulier les sous-traitants. Elle consiste « à passer des accords de recrutement de main-d’oeuvre avec des entreprises implantées en France et filiales souvent très fragiles, sinon - fictives, de firmes étrangères ». Le rapport évoque ici le phénomène de la « délocalisation inverse », ou « délocalisation sur place » : plutôt que de transférer une activité à l’étranger, l’employeur fait venir en France des travailleurs d’un pays à différentiel économique pour remplacer une main-d’oeuvre existante.


Imbroglio juridique

«  Ces pratiques déjà mises en oeuvre, aux extrêmes limites et même hors des cadres du droit du travail, par de très grandes entreprises soumises à l’impératif de redressements spectaculaires, sont rendues possibles par le véritable imbroglio juridique créé par la pratique des détachements étrangers en France et de leurs innombrables dérogations », explique Élisabeth Dufourcq. En principe, le droit européen, si l’on se - réfère à l’article 13 du règlement CE/1408/71, stipule que le travailleur étranger ainsi employé est soumis au droit du travail et au régime de Sécurité sociale du pays d’accueil. Mais l’article 14 prévoit un ensemble de dérogations, au motif - comme c’est gentil ! - « d’éviter les complications administratives qui résulteraient de la règle générale ». Dérogations qui rendent cette règle pratiquement inopérante. Au demeurant, indique le rapport, « le Centre de liaisons européennes et internationales de Sécurité sociale (CLEISS) a produit, sur ce sujet du détachement des salariés étrangers, une étude précieuse qui explique indirectement les failles par lesquelles risque de se développer le recours aux délocalisations sur place, aux fausses sous-traitances et au travail illégal ». Risque déjà avéré puisque l’IGAS fait état d’une montée en puissance du « travail illégal dans les secteurs en difficulté d’embauche et souvent sous-traités », à commencer par le bâtiment et les travaux publics, enregistrée par les services - officiels.

«  Au total », nous sommes « face à un cocktail juridique favorisant les « délocalisations sur place », constate l’auteur, avant d’épingler, comme un cas d’école, une « grande entreprise de télécommunications » (allusion transparente à France Télécom ) qui, « profitant, en quelque sorte, de licenciements provoqués chez ses sous-traitants français, par la baisse de ses propres commandes, envisage "une délocalisation inverse" de main-d’oeuvre portugaise en France ». Main-d’oeuvre « employée sur contrats en principe temporaires de deux ans à salaires et charges sociales portugaises, par le biais de la procédure de détachement ». Et l’inspecteur de l’IGAS d’ajouter : « En réalité, le système étant prévu comme pérenne et pouvant être largement calqué dans d’autres secteurs, les pouvoirs publics peuvent-ils le tolérer comme un fait admis et acquis ? »

Travail illégal

Enfin, le rapport évoque la perspective ouverte par la proposition de directive Bolkestein sur les services, qualifiée « d’étape irréversible ». Avec ce projet, mis entre parenthèses, on le sait, le temps du référendum français, « il s’agit de mettre en pratique deux libertés fondamentales, reconnues par le traité de l’Union européenne : la libre prestation de services ; la liberté d’établissement en - Europe. En principe général, les travailleurs détachés à l’étranger continueront de bénéficier des conditions d’emploi du pays d’accueil : période maximale de travail, salaire minimal, congés, règles d’hygiène et de sécurité au travail, conditions de mise à disposition des intérimaires, égalité de traitement, notamment conformément à la directive 96/71/CE du 16 décembre 1996, mais les dérogations (exposées plus haut) demeureront de plein droit ». En conséquence, « la question fondamentale restera donc celle de l’effectivité du contrôle et des risques élevés de travail illégal, de dumping social et fiscal, de distorsion de la concurrence », conclut, visiblement peu optimiste, l’auteur d’un document qui mériterait assurément la diffusion la plus large d’ici au 29 mai.

Yves Housson

Sources : http://www.legrandsoir.info/article.php3?id_article=2319

 

Par EVANGELIZT
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 18 mai 2005

Wanadoo, comme tant d'autres, délocalise en Tunisie et après on entend Sarkhozy qui fait la chasse aux chômeurs. Sarkhozy qui veut récompenser les gens qui travaillent. Comment, on se le demande ? En délocalisant sûrement...

Je suis abonnée à Wanadoo et je leur ai donc téléphoné plusieurs fois suite à quelques problèmes de connexion. La dernière fois j'ai engagé la conversation avec la personne qui était au bout du fil lui demandant "si il était oriental"... ce à quoi il m'a répondu qu'il était tunisien et se trouvait en Tunisie. Inutile de vous dire ma surprise. Je lui ai demandé si Wanadoo délocalisait et il m'a répondu que oui bien sûr mais qu'il travaillait pour une boîte qui sous-traite et qu'il était payé l'équivalent de 1500 francs soit grosso-modo, 250 euros. Voilà donc comment on enraye le chômage en France. On fait travailler des gens ailleurs pour une misère. Tout ça pour ne pas payer les ouvriers qui vivent en France. Tous des exploiteurs !

LES CENTRES D'APPELS DELOCALISES EN TUNISIE

Article paru dans le Monde le 28 février 2004

Chaque matin, au cœur de La Charguia, une banale zone industrielle de la banlieue de Tunis, Aïcha se transforme en Aline Martin, standardiste à la General Electric Capital Bank, opérant depuis une tour de la Défense, dans les Hauts-de-Seine. Aïcha n’a pourtant jamais mis les pieds en France et a encore moins rencontré les conseillers commerciaux de General Electric (GE) vers lesquels elle aiguille ses lointains correspondants. Alors, à Tunis, pour se mettre dans l’ambiance, elle regarde régulièrement les informations sur Euronews ou France 2 et essaie d’avoir une idée de la météo parisienne. Cela peut être utile lorsqu’un visiteur, en perdition sous la pluie au milieu de l’esplanade de la Grande Arche, à la Défense, lui demande de le guider jusqu’aux cinq étages de la GE.

Les 1 100 collègues tunisiens d’Aïcha, employés comme elle par les deux centres d’appels de Teleperformance Tunisie, filiale de Teleperformance France, n’en sont pas tous à ce point de dédoublement schizophrénique. Mais tous endossent des rôles de composition pour traiter les communications en provenance ou à destination de France. C’est le principe de la délocalisation des centres d’appel : au bout du fil, le correspondant croit parler à un interlocuteur de l’Hexagone, mais il est en réalité en communication avec un ou une standardiste installé au Maghreb, où la main-d’œuvre est meilleur marché.

Sur les plateaux de Teleperformance, tout est fait pour brouiller les pistes. Ainsi les démarcheurs téléphoniques qui essaient de prolonger des crédits pour la GE Capital Bank ont tous dû changer leur nom. Taisir est devenue Lise, Amel Armelle, Leïla Sarah, Bibel Alex Bey et Soumaya a hérité du doublement romanesque Margot Dumas.

Au centre de Ben Arous, autre banlieue de la capitale tunisienne, les conversations, à haut débit, sont souvent plus techniques, comme cet échange entre un novice de l’Internet et son fournisseur d’accès, saisi au vol grâce à une écoute maison :
 - A chaque fois que je tape mon code d’accès, je me fais jeter, j’ai dû me manger un méchant virus !
  -Ne vous inquiétez pas, monsieur, je vais réaliser une connexion analogique et on va trouver ensemble la solution. Voilà..., sur votre souris, vous allez cliquer à droite. Non ! à droite. Bon, vous obtenez un déroulant, est-ce que toutes les cases sont décochées ? Oui ? Alors vous cliquez deux fois à gauche..." Olivier, le cybernaute qui se dit "en carafe", appelle de la région de Bordeaux. On le voit d’ici, planté au cœur du Médoc, imaginant sans doute sa patiente interlocutrice, Olfa, noyée dans les frimas parisiens. Tout faux.

Sur la station de travail voisine, Patrick, l’abonné de Wanadoo qui se débat avec des problèmes de filtre, appelle d’Agen, dont il a d’ailleurs les intonations rocailleuses. Mais il ignore que l’aimable Habib lui répond, sans accent, de la banlieue de Tunis. Que les appelants se rassurent : leurs communications sont facturées au prix d’un appel local grâce à des conditions de location exceptionnelles consenties par Tunisie Télécom pour huit liaisons internationales. A travers l’immense salle carrelée aux murs laqués blanc, les voix venues de France distillent, à leur insu, le petit air de la délocalisation tertiaire. Le groupe SR Teleperformance, créé en 1978 par un Français, est le quatrième groupe mondial par son chiffre d’affaires (861 millions d’euros en 2003 contre 932 en 2002), mais dispose du premier réseau au monde de "management de la relation client" grâce à ses 26 000 stations de travail réparties sur 132 centres dans 30 pays. En Tunisie, Teleperformance a été pionnière en 2000.

Une chaise, un téléphone et un ordinateur constituent le matériel de base des téléconseillers. Certains sont équipés d’un casque, mais il s’agit d’une option - afin de limiter la perte ou la casse, on leur demande de verser une caution pour en disposer -, et la plupart d’entre eux passent ainsi jusqu’à huit heures d’affilée, le combiné coincé entre la joue et l’épaule, au grand dam de leurs cervicales, pour pianoter sur l’ordinateur où s’affiche le dossier du client.

A Ben Arous, près de 90 % des employés ont moins de 30 ans. Mondher, 39 ans, fait figure de patriarche. Autre surprise : ces nouveaux OS du téléphone sont des surdiplômés. Selon l’employeur, 33 % des collaborateurs ont le niveau bac + 2, les deux autres tiers étant des bac + 3 ou plus ! "C’est moins le niveau de formation qui nous intéresse que celui de l’expression orale sans accent. Or plus un étudiant est allé loin, plus il a pratiqué le français", souligne le directeur des opérations Tunisie de Teleperfomance, Bertrand Derazey, 33 ans.

Malgré sa formation de management dans l’hôtellerie, M. Derazey a intégré le groupe à Paris en 1997 comme simple technicien-conseil, formé en quelques semaines pour dépanner les internautes. En dix-huit mois, il a gravi les échelons - superviseur de dix opérateurs, responsable d’une unité opérationnelle de 50 personnes, puis d’une business unit de 150 opérateurs -, et le voici aujourd’hui directeur à Tunis. Si la majorité des cadres intermédiaires sont des Tunisiens, ils sont dirigés par une quinzaine de cadres expatriés qui "rassureraient" sur le maintien de la qualité les dirigeants de sociétés françaises optant pour l’externalisation offshore.

Chez eux, les jeunes parlent l’arabe, mais, sur leur lieu de travail, ils doivent s’exprimer dans la langue de Molière. La législation tunisienne le permettant, on embauche plus volontiers des filles, qui s’adapteraient mieux au phrasé sans accent. Le flot des jeunes diplômés étant loin de pouvoir être absorbé, comme naguère, par la fonction publique, le gouvernement tunisien accorde des exonérations fiscales pour l’emploi de chaque étudiant recruté par le biais d’annonces passées dans La Presse, le quotidien officiel.

Si la hiérarchie évoque volontiers une "bonne ambiance", quelques quarts d’heure d’écoute de-ci de-là suffisent à réaliser l’intensité du stress auquel chacun est soumis. "Lorsqu’on se fait plusieurs fois de suite raccrocher au nez ou incendier par des personnes furieuses d’être dérangées à leur domicile ou d’être poussées à profiter d’une promotion, il arrive que les nerfs lâchent", confesse une opératrice. Les crises de larmes ne seraient pas rares et, malgré les paroles apaisantes prodiguées par les chefs - "va prendre un café et décompresse !" -, certains de ceux qui craquent ne reviennent jamais. "On dénombre environ dix départs par mois", assure la directrice, tunisienne, des ressources humaines. D’autres responsables évoquent "de 10 à 15 % de turnover" parmi un personnel majoritairement en contrat à durée indéterminée (CDI).

Même en aparté, lors des pauses - dix minutes par heure -, Ferjaoui, Hanafi, Houda, Maher et les autres hésitent à se confier. En confirmant leur haut niveau d’études - deuxième année de droit, maîtrise en économie financière et bancaire, BTS en informatique de gestion, licence scientifique -, tous insistent sur "l’expérience enrichissante" que leur procure ce job, qui leur permet surtout d’avoir une couverture sociale et, souvent, de faire vivre toute leur famille, avec un salaire brut de départ de 360 dinars (environ 250 euros) auquel peuvent s’ajouter des primes, variables en fonction de la réalisation des objectifs. Car l’enjeu est constant : obtenir la date de naissance d’un appelé est considéré comme un pas important, mais l’idéal est d’arracher son numéro de carte bancaire.

Du fait d’une organisation très caporalisée, l’expression "être à l’écoute" revêt ici un sens bien particulier. Les superviseurs ont constamment la possibilité de se brancher sur chaque ligne pour surveiller la qualité des échanges, tandis qu’une surveillance peut être effectuée depuis la France par des écoutes ou des captations d’images transmises par webcam. Sur certains plateaux, un tableau lumineux affiche, en temps réel, le nombre des collaborateurs "logués" (en ligne) et celui de ceux qui sont disponibles, les appels en attente et la durée moyenne du délai de réponse.

Comme si cette haute surveillance ne suffisait pas à peaufiner "l’indicateur individuel de qualité du service rendu", tous les émetteurs ou destinataires d’appels reçoivent par courriel un questionnaire destiné à mesurer leur niveau de satisfaction (durée de l’attente, qualité de l’accueil, etc.). Enfin, Teleperformance fait réaliser chaque semaine des sondages par la Sofres pour connaître l’opinion d’un échantillon représentatif de 600 personnes appelées.

Les opérateurs sont ainsi classés en trois familles : vert, orange ou rouge. L’orange doit être stimulé, le rouge a du souci à se faire. Les sanctions vont de l’avertissement au licenciement. "Nos clients nous mettent la pression, plaide M. Derazey, certains nous imposent un taux minimum de 84 % de satisfaction en matière d’accessibilité et d’efficacité." Lorsqu’on relève le caractère impitoyable du système, les cadres ont ainsi tendance à rejeter la responsabilité en amont - "Si la concurrence ne le faisait pas, on ne le ferait pas" - tout en reconnaissant aller "aussi loin que le permet la loi".

Dans sa plaquette de présentation destinée aux professionnels, Teleperformance Tunisie vante "un pays dynamique en forte expansion économique", mais aussi un "climat social et politique stable", euphémisme à propos d’un régime où la presse est muselée et les opposants harcelés. Et puis, dans ce pays qu’un cadre de Teleperformance qualifie de "démocrature", la législation sociale est d’une extrême souplesse : trois semaines de congés annuels, travail de nuit ou du dimanche sans dérogation, non-limitation des heures supplémentaires, flexibilité totale permettant de faire face aux périodes de pointe (envoi des factures, saison des soldes, etc.). A défaut de syndicat et de délégué du personnel, une "commission consultative" tient lieu de comité d’entreprise et de conseil de discipline.

Au centre d’appel de La Charguia, où l’on pratique surtout le télémarketing, une équipe est spécialisée dans le skip tracing, qui consiste, à partir de l’annuaire, à rechercher les coordonnées d’anciens abonnés que l’on souhaite relancer pour le compte de telle ou telle publication. Le "top" étant de dénicher un numéro de portable. On passe ensuite à la phase suivante : "Bonjour madame, je suis Philippe Baron -un pseudonyme collectif-, du magazine Pleine vie, et je voulais vous proposer une nouvelle formule d’abonnement..." Au bout du fil, l’institutrice à la retraite est plus que réticente : "J’ai une voisine qui l’achète et qui me le passe quand elle l’a lu, donc je ne suis pas intéressée." Le démarcheur insiste, vante les nouvelles rubriques, une maquette plus attrayante, puis il renonce en souhaitant une "excellente journée" à son interlocutrice. Sur la plate-forme voisine, des réabonnements pour Le Chasseur français et L’Ami des jardins sont pareillement proposés à la criée téléphonique. Pour le câblo-opérateur régional Est Vidéo, dont les clients habitent le Haut-Rhin et le Bas-Rhin, les communications à la chaîne réservent parfois de savoureuses surprises. Ainsi, ce jeune Mulhousien au fort accent alsacien qui souhaite renouveler son contrat annonce son prénom, Aziz, à un faux Dominique, alias Ali.

Ici, on gère la clientèle de Noos, fournisseur d’accès à la télé par câble. Là, on procède à des "acquisitions" pour l’opérateur de téléphonie fixe Cégétel. Ailleurs, on se consacre aux médias "froids", courriels et courriers. La lettre d’un client adressée au siège parisien ou régional d’une société est scannée et transmise par Internet à un collaborateur délocalisé en Tunisie, qui y répond sur son ordinateur. Au retour, par la même voie, le texte est imprimé, mis sous enveloppe et posté en France.

Au rayon des "vépécistes" (vente par correspondance), les demoiselles de magasin branchées ne chôment pas. Une dame appelant de Savoie pour se renseigner sur la manière de récupérer son cadeau est invitée à ouvrir son catalogue à la page 237, pour profiter d’une offre "très exceptionnelle" concernant des pantalons, taille 40 à 46. "Ah ! vous ne portez que des jupes, soupire Sadia, alors reportez-vous à la page..." L’affaire étant finalement conclue, il reste à récapituler. "Voilà, votre colis sera disponible mardi à 15 heures. Vous le retirerez comme d’habitude à votre relais de La Motte-Servoleix." Dans le meilleur des mondes téléperformants, même La Redoute n’est plus toujours à Roubaix.

Robert BELLERET

Sources : http://sudpttpaysdesavoie.online.fr/article.php3?id_article=46

Par EVANGELIZT
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 18 mai 2005

Délocalisation après les usines, les services?

8000 emplois aujourd'hui, des dizaines de milliers dans quelques années: le Maroc et la Tunisie s'imposent comme la nouvelle frontière des centres d'appels téléphoniques français. Reportage sur les rouages économiques de cette nouvelle vague de délocalisations

Vous êtes dans le 11e arrondissement parisien et vous avez oublié l'adresse d'un médecin avec lequel vous avez rendez-vous? Pas de problème: composez le 222 sur votre portable SFR… et une charmante opératrice vous donne les coordonnées du praticien. Elle disait s'appeler Anne et parlait un français parfait? En fait, c'était Rachida, qui vous assistait depuis… Casablanca, au Maroc.


Aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, on n'en fait pas mystère: après le transfert des usines, c'est au tour des métiers de services de filer vers les pays en développement, Inde et Chine en tête. Les pays riches, eux, se savent condamnés à remonter toujours plus haut la chaîne de la valeur ajoutée économique, vers les emplois de plus en plus qualifiés.


Pour les entreprises françaises, c'est encore un secret bien gardé. Un tabou même: peu de patrons en parlent publiquement. «Je vous dirai tout, mais ne citez pas notre nom», dit un responsable d'un fournisseur d'accès à internet. Pourquoi tant de mystère? «Certains grands groupes ont peur de la confrontation avec les syndicats, explique un sous-traitant. D'autres veulent le cacher à leurs clients pour des problèmes d'image, ou à leurs concurrents pour des questions de compétitivité.»


Pour discret qu'il soit, le mouvement est bel et bien amorcé: dans la téléphonie (Orange, SFR, Bouygues Telecom, Tele2), l'accès internet (Wanadoo, AOL, Tiscali, Club-Internet, Noos, La Poste.net), l'informatique (Dell), le commerce électronique (fnac.com, Cdiscount.com), la vente par correspondance (3 Suisses), le tourisme (Degriff'Tour, Fréquence Plus), le transport de colis… les grandes marques ont toutes testé, au moins ponctuellement, les services délocalisés. Les plus fauchés comme Noos ou les plus hardis comme Dell France ont sauté le pas, sous-traitant ou gérant eux-mêmes une partie significative de leurs services clientèle dans des pays en développement.


France Télécom couvre 80% de ses besoins de relation clientèle en interne (16000 emplois), le reste étant externalisé (4000 à 5000 emplois). Pour l'instant, seul un quart des appels Wanadoo (500 personnes) sont délocalisés en Tunisie, via le sous-traitant Teleperformance. Mais l'opérateur national vient d'effectuer un important appel d'offres aux enchères descendantes (1) portant sur les 20% de ses besoins déjà externalisés. Même s'il n'a encore rien décidé, France Télécom a retenu une courte liste de partenaires à bas coûts, dont certains opèrent au Maghreb…


«Dans ce métier, on peut évaluer l'ensemble des emplois délocalisés à 2 à 3% du marché français, qui compte 180000 postes de travail», estime Youssef Chraïbi, cofondateur d'Outsourcia, une start-up qui travaille depuis Casablanca pour des sociétés informatiques comme Citrix ou Symantec. Parti de rien il y a trois ans, le Maroc s'est taillé la part du lion, avec 70% des centres français basés à l'étranger. Mais il est concurrencé par la Tunisie, le Sénégal, l'île Maurice, Israël… sans oublier la Roumanie, prisée pour le traitement des mails. Et demain, quand elle sera stabilisée, l'Algérie.


A Tanger, Casablanca, Rabat, Mohammedia, le Maroc compte aujourd'hui une quarantaine de centres d'appels délocalisés, soit environ 4000 postes de travail, représentant 6000 emplois directs. Un chiffre qui devrait être multiplié par deux ou trois d'ici à 2007. «Dell tourne aujourd'hui avec 400 postes de travail, mais dispose d'une capacité pour monter à 1000. Et nous sommes sur le point de signer avec un gros opérateur, qui répare à distance les machines d'IBM ou de Cisco», s'enthousiasme Mouaad Jamai, directeur du centre régional d'investissements de Casablanca.


Les attraits du royaume chérifien? «C'est simple: le service est aussi bon qu'en France… pour 40 à 50% moins cher, confie un PDG. S'il s'agissait d'un arbitrage économique pur, l'ensemble de mes services clients partirait au Maroc demain!» Outre ses bas salaires, le Maroc offre une réelle proximité géographique. «En cas de besoin, nos clients sont là en deux heures et demie de vol», explique Emmanuel Mignot, PDG de Teletech, qui gère six centres de contacts en France, et un à Rabat.


Le Maroc a bien sûr une législation sociale accommodante: semaine légale de 48 heures, travail possible les week-ends et jours fériés. Et une fiscalité clémente: les sociétés travaillant pour l'export sont exonérées d'impôts sur les bénéfices pendant les cinq premières années!
Mais sa botte secrète, c'est une main-d'oeuvre abondante, qualifiée, et proche de la France par sa langue et sa culture. «Nous recevons d'innombrables candidatures de jeunes Marocains avec un niveau bac+2 à bac+4. Et ils sont extrêmement motivés, car ici le métier de téléconseiller - payé au moins deux fois le smic marocain - n'est pas considéré comme dévalorisant», explique Olivier Duha, coprésident de Webhelp, un sous-traitant implanté dans le centre de Rabat, aux portes de la médina. Il faut dire qu'ici la moitié de la population a moins de 35 ans, et que le taux de chômage urbain des jeunes diplômés frise les 25%! Du coup, le turnover (taux de départ des salariés), hantise des patrons, est seulement de 10 à 15% par an, contre 25 à 30% en France...


Parti de rien il y a deux ans, Webhelp, spécialiste des pays à bas coûts, fait aujourd'hui tourner 220 postes de travail à Rabat, et s'apprête à en ouvrir 50 supplémentaires d'ici à mars. Sa plate-forme d'appels la plus récente pourrait figurer dans une revue de design bureautique: aux postes de travail disposés en marguerite, une quarantaine de téléconseillers se répartissent entre la ligne d'assistance téléphonique de Club-Internet et le télémarketing du logiciel professionnel Ciel! Ces jeunes gens ont été sélectionnés pour la qualité de leur français (seule une pointe d'accent est tolérée), leur sens de l'accueil téléphonique et leurs compétences.


«La formation est la clé de la réussite, explique un autre sous-traitant.
Parce qu'il faut former ces jeunes aux outils et aux procédures des clients. Mais aussi éviter les malentendus.» Pour effacer la couleur locale, les téléconseillers travaillent le plus souvent sous un nom français, et s'approprient via internet le quotidien de leurs interlocuteurs: actualité sportive, météo…
Chez Webhelp, Jihane fait presque figure de vétéran. «Je suis entrée ici il y a deux ans, avec un bac option comptabilité et techniques commerciales, un diplôme de l'Institut supérieur international de Tourisme de Tanger et un premier cycle de gestion hôtelière», raconte cette jeune femme de 28 ans en jean et col roulé noir. Alors, pourquoi ce métier fatigant, où l'on reste huit heures par jour au téléphone? «A Rabat, il est difficile de trouver un emploi dans le tourisme. Ici je gagne 3000 dirhams (environ 300 euros) par mois, plus une prime pouvant aller jusqu'à 500 dirhams (50 euros), pour 44 heures de travail par semaine.» Une bonne situation? «Bien sûr, répond Jihane. L'une de mes amies, qui a une licence en économie, travaille chez un comptable pour 1200 dirhams (120 euros)!»


Pas étonnant que le Maroc fasse les yeux doux aux centres de contacts. La stratégie a été mûrement réfléchie. «Nous avons commencé par moderniser le secteur des télécoms en le libéralisant, mais aussi en le dotant d'une agence de régulation crédible», explique André Azoulay, conseiller économique du roi Mohammed VI. Puis, quand l'opérateur espagnol Telefonica a acquis la deuxième licence de téléphonie mobile, les autorités marocaines l'ont convaincu d'ouvrir un centre d'appels délocalisé à Tanger, qui est hispanophone. «Aujourd'hui, Telefonica compte 1400 postes de téléconseillers au Maroc, explique André Azoulay. Il y traite la moitié de son flux d'appels.»


Bien sûr, tout n'est pas parfait au royaume des services délocalisés. Les liaisons télécoms induisent un surcoût de 1 euro par heure (qui devrait cependant diminuer avec la fin du monopole de Maroc Télécom). Et le fossé culturel réapparaît parfois. «Il est arrivé qu'un téléopérateur marocain demande à son interlocuteur si Darty était le nom ou le prénom de la personne…», raconte un professionnel. Il y a aussi eu des déconvenues: les Taxis bleus, qui ont eu une expérience désastreuse avec un sous-traitant peu sérieux, ont dû plier bagage.


Mais rien de tout cela ne remet le phénomène en cause. «Sur ces métiers, la compétitivité du Maroc ne cesse de s'améliorer, alors qu'elle n'est plus possible en Europe», estime André Azoulay. «Nous sommes davantage soutenus pour créer des emplois au Maroc qu'en France, constate en écho Stéphane Bachschmidt, responsable du développement de Teletech. Un projet de création de 75 nouveaux emplois en Ardèche n'est pas éligible à la prime d'aménagement du territoire, calibrée pour les industriels!»


La délocalisation est surtout la réponse à une phénoménale pression sur les prix, dans un métier en forte expansion mais aux marges faibles. Le consommateur - vous et moi - exige une assistance téléphonique disponible et compétente, mais ne veut pas la payer cher. Alors, «pour des groupes télécoms et internet en pleine crise, optimiser le coût des centres de contacts est devenu vital», décode un analyste du secteur. A moyen terme se dessine une nouvelle segmentation du métier: les simples demandes de renseignement seront automatisées («pour consulter votre compte, tapez 1!»), les appels de premier niveau seront délocalisés. Seuls les contacts difficiles ou stratégiques resteront traités depuis la France.


Faut-il s'en alarmer? «Il ne faut pas systématiquement voir la croissance des centres dans les pays en développement comme destructrice d'emplois français, explique Youssef Chraïbi, d'Outsourcia: le marché hexagonal devrait croître de 47% d'ici à 2007. Le nombre d'emplois délocalisés pourrait alors en représenter 8%.» D'ailleurs, insiste Olivier Duha, de Webhelp, «certaines opérations de télémarketing effectuées au Maroc n'auraient pas vu le jour aux coûts français».


L'inconnue - décisive - est d'apprécier à quel rythme les postes de téléconseillers internes aux entreprises (80% du marché) seront demain délocalisés. Pour l'instant, ni la banque ni l'assurance n'ont réellement eu recours aux pays à bas coûts.


Une chose est sûre: la France ne peut plus compter sur ce type d'activité pour compenser sa désindustrialisation. Sous l'aiguillon des pratiques anglo-saxonnes, les emplois tertiaires forment désormais un gros nuage de matière grise qui, grâce aux réseaux de communication rapides et bon marché, se déplace constamment sur le globe, en fonction des avantages comparatifs des pays d'accueil. A cet égard, la devise américaine pourrait s'énoncer: si c'est numérisable, c'est délocalisable! Jusqu'où cela peut-il aller? Difficile à évaluer. «Heureusement, tempère l'économiste Daniel Cohen, le gros des emplois de services - dans la distribution, l'éducation, la santé, la médecine, l'immobilier… - n'est pas dématérialisable. La société postindustrielle, c'est aussi et peut-être surtout du face-à-face, du local.» On aimerait le croire.Dominique Nora


(1) C'est la grande distribution qui a inventé ce type d'enchères, où le gagnant est celui qui propose le prix le plus bas.
Aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, la délocalisation des emplois de services prend les proportions d'un raz-de-marée. Banques, assurances, sociétés high-tech (IBM en tête), compagnies aériennes, hôtels, hôpitaux ont ouvert la voie. Aujourd'hui, ce sont les administrations qui leur emboîtent le pas pour délocaliser massivement leurs emplois tertiaires, principalement vers l'Inde. D'après une étude d'A.T. Kearney, l'industrie financière américaine pourrait y tranférer 500000 emplois (8% de ses effectifs) dans les cinq prochaines années. Le cabinet Forrester, lui, prédit la délocalisation de 3,3 millions d'emplois américains, d'ici à quinze ans…


Avec une main-d'oeuvre de haut niveau et des coûts de revient 40 à 60% plus bas qu'en Occident, l'Inde s'impose chaque jour davantage comme la plaque tournante mondiale des services. La botte secrète des multinationales anglo-saxonnes, dans leur course sans fin à la compétitivité. Hier, les transferts concernaient les emplois à faible valeur ajoutée: centres de relation clientèle et contrôle de transactions financières. Mais la délocalisation remonte à présent vers des tâches de plus en plus qualifiées: ressources humaines, comptabilité, analyse financière… et même recherche et développement de produits et de logiciels.


Plus timide pour des raisons linguistiques et culturelles, la France n'a pas encore basculé. Seuls quelques avant-gardistes du high-tech, comme le fabricant de microprocesseurs ST Micro ou l'équipementier télécoms Alcatel, ont déjà bien compris le parti qu'ils pouvaient tirer d'un pays qui forme, chaque année, un demi-million de nouveaux ingénieurs, et compte déjà davantage d'informaticiens que la Silicon Valley!


Et les sociétés de services informatiques tricolores? «Pour l'instant, les jobs délocalisés représentent moins de 1% du marché français. Mais la tendance s'accélère», répond Pierre Dellis, délégué général de l'association professionnelle Syntec Informatique. Les caciques du métier, comme Cap Gemini Ernst&Young ou Atos Origin, sont déjà présents en Inde. «Essentiellement pour le développement de logiciels, résume Dellis. Les métiers de conseil et d'intégration de systèmes, eux, ont tendance à rester en contact avec le client.» Le Syntec a néanmoins jugé utile de lancer une étude sur le sujet, et d'installer une sorte d'observatoire de la délocalisation.

Dominique NORA

Sources : http://www.adaphone.com/Presse/presse_nouvelobs.htm

VOIR AUSSI :

Délocalisé avec 110 euros par mois qui dit mieux ?

La France délocalisée

Amazon France délocalise à Londres

CELERANT ou la délocalisation en gros... là, vous apprendrez que les plus grosses entreprises textiles qui ont plus de 10 000 employés en ont 50 % à l'étranger... que le coût de la main d'oeuvre est le premier critère de la délocalisation...

En Slovaquie, les salariés de PSA Peugeot Citroën retournent à l'école

Et si les entreprises avaient trop délocalisé ?

 

 

 

 


Par EVANGELIZT
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 18 mai 2005

QUAND LA FRANCE DELOCALISE SES DIVIDENDES

3,9 milliards d'euros de revenus boursiers versés par les géants du CAC 40 aux fonds anglo-saxons.

 

Le plus grand fonds de pension américain, Calpers, ne regrette pas ses quelques dizaines de millions d'euros placés sur l'action Total. Fin mai, la compagnie pétrolière française envoyait en effet aux retraités californiens un chèque d'environ 10 millions d'euros. Un cadeau ? Non. Le versement de dividendes au titre des 2,2 millions d'actions Total qu'il détient. A peu près au même moment, le fonds d'investissement américain Templeton, propriétaire de Michelin à hauteur de 6,7 %, touchait environ 9 millions d'euros. BNP Paribas aussi se montre généreux, avec 382 millions d'euros expédiés sous forme de coupons au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. Quant à Aventis, il a envoyé 238 millions d'euros outre-Manche et outre-Atlantique. En fait, au cours du printemps 2004, tout le CAC 40 s'est livré à cet exercice, logique contrepartie de l'importante participation des investisseurs américains et britanniques au capital du top 40 français. Selon les données fournies par les sociétés Thomson Financial Services et Georgeson Shareholder, on évalue cette participation globale à 18,5 %. Mis bout à bout, les french dividendes expédiés cette année aux fonds anglo-saxons atteignent un montant estimé à 3,9 milliards d'euros. Une délocalisation invisible mais sonnante et trébuchante qui vient arrondir les retraites des professeurs californiens et des veuves écossaises.

Faut-il s'en plaindre ? Ce flux garantit l'attractivité des fleurons français. Les investisseurs étrangers en détiennent 42,4 %, après plusieurs années d'un retour sur investissement convaincant à la fin des années 90. Selon un rapport du Plan publié en mars dernier, les noisettes placées en actions françaises par les stratèges de Wall Street, de la City et des autres grandes places financières étrangères ont vu leur valeur multipliée par 5,7 en cinq ans. Un plébiscite pour la french touch. Et puis il ne s'agit pas que de délocalisation : les profits du CAC 40 ne sont plus 100 % made in France. Selon les analystes de CDC Ixis, le chiffre d'affaires du CAC 40 réalisé hors de l'Hexagone atteint 69 % du total. Comment alors considérer L'Oréal ou Carrefour comme des producteurs de dividendes strictement français ?

On notera cependant que les 3,9 milliards de coupons partis garnir les portefeuilles anglo-saxons représentent cinq fois l'enveloppe « antidélocalisation » annoncée pour les trois ans à venir par le Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin. La majorité du capital de Lafarge, de Total, d'Axa et de Suez appartient à des étrangers. Leur destin boursier - et donc industriel - ne se joue plus à Paris. A titre de comparaison, fin 1999, les investisseurs non américains ne pesaient que pour 7,5 % à Wall Street. Selon la Banque de France, les non-résidents détiennent en actions françaises 360 milliards d'euros, et avec eux des tonnes de droits sur les coupons. Et les Français à l'étranger ? Ils revendiquent seulement 190 milliards d'euros d'actions étrangères. Les jeunes fonds de pension français - le plan d'épargne-retraite populaire - mettront sans doute du temps pour rétablir les équilibres, tant la « culture action » tarde à percer au pays de la rente. Pour l'heure, leurs homologues américains et britanniques attendent la moisson 2005 des coupons, qui s'annonce séduisante. Une fois encaissés, les dividendes sont réinvestis en actions, explique-t-on à Calpers. Une vraie marque de confiance.

Frank DEDIEU

Sources : L'EXPANSION

Par EVANGELIZT
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 18 mai 2005

Le dossier s'alourdit pour France-Télécom... j'entends par là que cette société est en train de devenir le number one de l'exploitation de l'homme par l'homme !  Non seulement avec Wanadoo, ils délocalisent en Tunisie et ailleurs mais en plus ils emploient sur le sol français des portugais non qualifiés afin de mieux les sous-payer. Et pourtant le prix des communications ne sont pas cadeaux ! Que font-ils de l'argent ?

Tous les patrons, pdg et autres de grandes sociétés sont des magouilleurs de première. Imaginez que moi demain j'emploie quelqu'un et je le sous-paye, que va-t-il se passer ? Demandez à tous les patrons qui passent aux prud'hommes à cause de cela ! De toute façon cela ne me viendrait même pas à l'idée. Je pense que toute peine mérite salaire... mais il semblerait que tout le monde ne soit pas pareil. Une grande Jacquerie s'impose pour virer tous ses exploiteurs. Et une bonne réforme des mentalités s'avère nécessaire... mais les moutons du peuple commencent à comprendre et à se réveiller...

 

FRANCE TELECOM DONNEUR D'ORDRES

 

L’omerta règne autour du cas Constructel. Dans un document classé « Dossier politique confidentiel », on apprend comment l’entreprise réduit de façon drastique ses coûts en utilisant sur le sol français une main-d’oeuvre portugaise très bon marché.

« C’est un peu par hasard que nous avons eu connaissance de l’accident », explique Yves Le Dain. Technicien d’intervention client à France Télécom, il est aussi délégué CGT au CHSCT territorial Languedoc-Roussillon. C’est en participant le 26 juillet 2004 à une réunion extraordinaire du CHCST que « nous avons eu vent, par l’intervention du délégué SUD PTT, d’un certain nombre de malfaçons quant à la mise en place des poteaux téléphoniques », explique-t-il. « De tels dysfonctionnements dans l’ingénierie posaient des problèmes de sécurité évidents pour les salariés chargés d’intervenir sur le réseau », relève Yves Le Dain. « C’est en interrogeant des chefs de service que nous avons su qu’un ouvrier portugais de la société Constructel s’était gravement blessé lors d’une pose de - poteaux au printemps 2004. Cette entreprise intervenait comme sous-traitant de France Télécom sur un chantier dans l’Aude », précise le délégué CGT, avant d’ajouter : « Mais suite à l’accident, aucune réunion du groupe d’analyse et de prévention n’a été convoquée. » Pourquoi ?

L’omerta semble régner autour du cas Constructel. Et pour cause ! France Télécom l’utiliserait pour pratiquer des « délocalisations inverses » dans le cadre du programme Top Sourcing. C’est ce qu’affirme une étude dont l’Humanité a obtenu copie. Le document, classé « Dossier politique confidentiel », a été menée par Claude de Jacquelot, consultant du secteur des télécoms, pour le compte de l’ACNET, un syndicat professionnel de sous-traitants français.

Le schéma est le suivant. France Télécom, donneur d’ordres, passe un contrat de sous-traitance avec l’entreprise Constructel, société de droit français, mais appartenant au groupe portugais Vasabeira. Constructel, pour honorer sa prestation, fait appel lui-même à la société Viatel, société de droit portugais et appartenant au même groupe Vasabeira. Viatel, en bout de chaîne, fournit et envoie en France de la « main-d’oeuvre portugaise peu ou pas qualifiée », explique le document. Selon une annexe jointe au document, France Télécom se justifie en expliquant que « le détachement de personnel de Viatel est parfaitement licite au regard du Code du travail ». En effet, l’entreprise française de télécommunications joue sur les nombreuses failles et dérogations du droit européen (voir article ci-dessus), ce qui lui permet de faire travailler sur le sol français une main-d’oeuvre portugaise aux conditions sociales du Portugal. Du Bolkestein avant l’heure ! Les ouvriers portugais sont payés au taux horaire minimal portugais de 3,61 euros (au lieu des 7,64 euros pratiqués normalement en France). De plus, « les salariés ne respecteraient pas la durée de travail et donc pourraient produire plus ». Grâce à ce système de « délocalisation inverse », France Télécom paierait un « minimum de taxes ». L’auteur de l’étude donne l’exemple des cotisations sociales patronales, qui sont d’environ 24 % pour une fiche de paie portugaise et de 60 % pour un bulletin de salaire français. De même, l’étude fait état de « logement précaire dans les locaux fournis par Constructel près de Valence », ce qui encore une fois se ferait en dépit des normes relatives à l’hygiène et à la sécurité en vigueur en France.

Un tel système est, semble-t-il, répandu dans la région du Languedoc-Roussillon, et pourrait l’être ailleurs. L’accident survenu dans l’Aude au printemps 2004 en dit long sur les conditions d’utilisation d’une main-d’oeuvre européenne bon marché. En effet, France Télécom a trouvé là un moyen de réduire une dette abyssale (70 milliards d’euros) qui avait, en 2002, effrayé les marchés financiers. La direction du groupe s’était alors lancée dans un vaste programme de réduction des coûts.

Le plan TOP, présenté par Thierry Breton (à l’époque PDG de France Télécom), prévoyait 45 milliards d’économies en trois ans, dont 15 milliards d’économies uniquement par une « réduction des frais généraux », une « rationalisation des prestations » ou encore une « réduction des charges d’exploitation » (l’Humanité du 6 décembre 2002). La direction de France Télécom se vante aujourd’hui d’avoir atteint en peu de temps ses objectifs financiers. On comprend mieux comment !

Sébastien Ganet

Sources : http://www.humanite.fr/journal/2005-04-23/2005-04-23-460852

Par EVANGELIZT
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Texte libre

Si vous aimez ce blog, merci de voter pour lui...

 

BlogueParade.com - Annuaire des Blogues francophones

Recherche

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus