Le rêve américain de la "nouvelle Europe"

Publié le par Adriana Evangelizt

Le rêve américain de la « nouvelle Europe »

Par Thomas Schreiber

Journaliste, professeur associé à l’Ecole militaire spéciale de Saint-Cyr Coëtquidan.




A partir du 1er mai 2004, l’Union européenne compte dix nouveaux Etats : les pays baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie), la Hongrie, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, la Slovénie, plus Chypre et Malte. C’est aussi une date historique pour les Etats-Unis, qui ont longtemps pesé dans le sens d’un élargissement synonyme, à leurs yeux, de renforcement de leur influence. Le changement de majorité en Espagne, la crise politique en Pologne et l’impasse chypriote relativisent toutefois ces espérances.

Alors que l’Union européenne s’élargit ce mois-ci à dix nouveaux membres, les Etats-Unis comptent bien profiter de leurs relations avec ces Républiques qu’ils courtisent depuis longtemps pour étendre leur influence sur le Vieux continent.

Les faucons du Pentagone – en particulier M. Richard Perle, longtemps proche conseiller de M. Donald Rumsfeld, et qui a démissionné le 18 février 2004 de son poste auprès du Pentagone « pour ne pas gêner le président Bush dans sa campagne électorale » (sic) – considèrent que l’Amérique doit défendre son modèle de façon agressive contre la « vieille Europe ». Pour eux, l’élargissement devrait permettre aux Etats-Unis de regrouper une majorité de pays pour empêcher que l’Europe élargie ne devienne un contrepoids à l’Amérique (1). Autre « gourou » de la politique étrangère américaine, M. Zbigniew Brezinski résume ainsi ce paradoxe : « Alors que la puissance américaine est à son zénith, sa situation politique dans le monde est à son nadir (2). »

C’est pourquoi, au moment où la majorité des anciens pays communistes d’Europe centrale et orientale font leur entrée dans l’Union, les Etats-Unis vont s’efforcer de conforter leur position sur le continent, particulièrement dans sa partie orientale. D’autant que, contrairement à certaines analyses, la région n’a rien perdu de son importance stratégique, malgré la fin de ses régimes totalitaires. Nous assistons plutôt à l’ouverture d’un nouveau chapitre de la stratégie permanente qu’y développe Washington.

Cette dernière a été mise en œuvre sans interruption depuis la fin de la seconde guerre mondiale, que le locataire de la Maison Blanche soit démocrate ou républicain, même si les équipes se succédant l’infléchissent dans tel ou tel sens.

Depuis 1947, une lecture attentive des rapports annuels de stratégie de sécurité nationale suffit à bien comprendre les objectifs de la politique étrangère des Etats-Unis en direction du monde communiste et de mesurer l’abîme entre propagande et réalité. En fait, tout en dénonçant l’interprétation unilatérale par Moscou des accords de Yalta, les Américains se sont peu à peu accommodés de la mainmise soviétique sur les pays de l’Est.

Une guerre psychologique


L’évolution du vocabulaire utilisé dans ces rapports successifs en apporte la preuve. En 1947, on parle encore de « politique d’endiguement » (containment) du communisme, qu’au début des années 1950 on entend « faire reculer » (rollback) par le financement plus ou moins occulte des organisations d’émigrés anticommunistes créées aux Etats-Unis, mais aussi avec le lancement de Radio Free Europe, pièce maîtresse de la guerre psychologique. Toutefois, les Mémoires des dirigeants américains l’attestent, ni en 1956 (intervention soviétique en Hongrie), ni en 1968 (écrasement du « printemps de Prague »), ni en 1981 (état de siège en Pologne), les Etats-Unis n’ont eu l’intention d’aller au-delà de protestations formelles. Dès 1956, le vocabulaire diplomatique américain utilise l’expression « engagement pacifique » (peaceful engagement) et évoque la « construction de ponts » (bridgebuilding) entre l’Est et l’Ouest (3).

Dans les années 1960, Washington va même décourager l’activité de certaines organisations anticommunistes jugées « trop agressives ». Il n’est plus question de « libération des pays captifs » ; la nouvelle expression à la mode est « différenciation » entre pays communistes. Au point que les Etats-Unis observent avec un certain intérêt la politique « de détente, d’entente et de coopération » du président Charles de Gaulle et s’intéressent encore davantage à l’Ostpolitik lancée par l’Allemand Willy Brandt.

Pendant la présidence de Richard Nixon (1969-1974) et le « règne » de M. Henry Kissinger, Washington accélère sa politique de « détente » en direction de l’Est. Les années 1970 verront à la fois les accords soviéto-américains SALT sur la limitation des armements stratégiques, mais aussi l’amélioration sensible des rapports bilatéraux entre les Etats-Unis et plusieurs pays membres du pacte de Varsovie. Et Washington se préoccupera beaucoup plus de l’état de ses relations avec Moscou que de l’évolution de la politique intérieure de ses futurs partenaires, et en particulier du respect des droits de la personne.

Comme la France du général de Gaulle, l’Amérique de Richard Nixon s’est intéressée en premier lieu à la Roumanie de Nicolae Ceausescu, dont elle appréciait les efforts d’indépendance en matière de politique étrangère. Bucarest avait en effet pris quelques distances avec Moscou : reconnaissance de la République fédérale d’Allemagne (RFA), neutralité dans le conflit sino-soviétique, maintien des relations diplomatiques avec Israël après la guerre de six jours (1967), refus de participer à l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968... Mais ce régime était l’un des plus répressifs du monde communiste : cela n’empêcha pas la Roumanie, grâce au soutien américain, de devenir le premier membre du pacte de Varsovie à être admis en 1972 au sein du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale et de bénéficier, pour ses exportations, à partir de 1975, du système des préférences.

En Pologne et en Hongrie, c’était l’inverse. Leurs régimes donnaient de nombreux signes de libéralisation, mais leur politique étrangère s’alignait sur celle de l’URSS. Nombre d’étudiants et de chercheurs purent bénéficier de bourses dans le cadre des programmes Ford et Fullbright pour se rendre aux Etats-Unis, munis d’un passeport dont la plupart des autres citoyens de l’Est – Roumains compris – resteront encore longtemps privés.

En août 1975, un « sommet » rassemble, à Helsinki, tous les pays du continent européen (sauf l’Albanie), le Canada et les Etats-Unis. Mais Gerald Ford, qui a succédé à Richard Nixon, démissionnaire pour cause de Watergate, est manifestement peu familiarisé avec les problèmes internationaux. Si les Européens insistent sur les problèmes humanitaires, les Américains semblent se résigner au statu quo. Dans la campagne électorale de 1976, Gerald Ford qualifiera même la Roumanie et la Pologne de pays « souverains et indépendants »...

Entre 1977 et 1981, le président James Carter ne continuera pas sur cette lancée. D’origine polonaise, son principal conseiller, M. Zbigniew Brezinski, lui recommande une politique « plus dynamique ». Sans prôner la déstabilisation des régimes communistes, il suggère d’encourager l’activité de tous les contestataires. Cet appui aux intellectuels dissidents se traduit par la multiplication des invitations aux Etats-Unis et la revalorisation de l’activité d’associations comme Helsinki Watch ou Amnesty International. Désormais, le respect des droits de l’homme est placé sous la surveillance vigilante d’organisations non gouvernementales (ONG), souvent largement financées par l’administration américaine.

Cette dernière s’appuie aussi sur Radio Free Europe, chargée de refléter la « nouvelle » politique américaine : contribuer à la transformation pacifique des régimes en place plutôt que travailler à leur destruction. A l’époque, personne aux Etats-Unis ne croit à un écroulement de l’Est : les spécialistes les plus optimistes rêvent d’une sorte de « finlandisation » à l’envers – une autonomisation progressive des pays membres du pacte de Varsovie au sein du monde communiste.

Décomposition accélérée


Avec l’arrivée à la présidence de M. Ronald Reagan, la guerre psychologique s’accélère. En 1983, le vice-président George Bush (père) visite la Yougoslavie, la Roumanie et la Hongrie. Et, en décembre, Washington annonce la création de la Fondation nationale pour la démocratie (National Endowment for Democracy) : financée par les partis républicain et démocrate, mais aussi par le département d’Etat et la CIA, elle soutient des partis, des syndicats, des journaux, des maisons d’édition et des groupes combattant en faveur des « idées démocratiques ». Parmi ses bénéficiaires figurent Solidarnosc en Pologne et les éditeurs de samizdats hongrois.

Aucun des régimes victimes de ces « ingérences » ne les a interdites : ils étaient déjà entrés dans une phase de décomposition, qui s’accélère en 1989. Les Américains suivent de près les évènements. En juillet, George Bush père, devenu président, part en Pologne et en Hongrie. « Les Soviétiques, expliquera-t-il plus tard, craignaient que ce voyage n’ait pour but d’encourager la sédition, même involontairement : bien au contraire, je partageais certaines de leurs préoccupations (4). » Pour le conseiller à la sécurité nationale Brent Scowcroft, Washington « jouait le rôle d’une sage-femme, à un moment de l’évolution pacifique, mais tendue, qui conduisait l’Europe de l’Est de l’autocratie au pluralisme (5) ».

Les « Grands » se retrouvent pour leur sommet annuel à Paris, bicentenaire de la Révolution oblige. Le président Bush y place l’Europe de l’Est au cœur des débats et se prononce pour un programme d’aide important en faveur des deux pays qu’il vient de visiter. Mais il évite de froisser Moscou, où M. Mikhaïl Gorbatchev subit les pressions des tenants d’une ligne dure, hostile à la libéralisation engagée en Pologne et la Hongrie.

Les Américains d’origine polonaise et hongroise, dont certains occupent des postes-clés dans l’administration ou les affaires, pèsent de toute évidence sur l’action de M. Bush. Ces lobbies polonais et hongrois contribueront notamment à ce que, le 20 septembre, la commission sénatoriale approuve une proposition d’aide de 1,2 milliard de dollars sur trois ans pour Varsovie et Budapest. Bien qu’encore communistes, ces deux pays deviennent des partenaires privilégiés de Washington !

Le lobby balte, lui, ne se satisfait pas de la prudence de Washington. Impatient, il ne veut pas attendre la libéralisation progressive des régimes communistes, mais exige le rétablissement immédiat de l’indépendance de la Lituanie, de la Lettonie et de l’Estonie. Il faut dire que les Etats-Unis n’ont jamais reconnu leur annexion par l’Union soviétique en 1939, et maintiennent avec eux des relations diplomatiques « virtuelles ». Leurs représentants feront même pression sur les trente-quatre pays signataires des accords d’Helsinki pour être admis en tant qu’Etats indépendants au « sommet » convoqué à Paris, en novembre 1990, pour enterrer la guerre froide. L’intransigeance de Paris et l’embarras de Washington auront raison de cette prétention : la disparition de l’Union soviétique n’est pas encore programmée. Et l’attention internationale va vers le Golfe, où se prépare la libération du Koweït, envahi en août 1990 par l’Irak...

Il faut attendre juin 1991 pour que, la Slovénie et la Croatie ayant proclamé leur indépendance et la Yougoslavie plongeant dans la guerre civile, Washington s’intéresse aux Balkans. Les Etats-Unis vont observer sans déplaisir l’échec des tentatives de médiation franco-britanniques. Ils préparent leur entrée sur scène, militaire et politique, que le président William Clinton a confiée à M. Richard Holbrooke (6).

Parallèlement, l’administration adopte envers l’Europe centrale et orientale post-communiste une nouvelle politique, destinée à « encourager la démocratie ». Washington s’appuie notamment sur l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), que les pays de la région souhaitent rejoindre – plus que les institutions européennes. C’est aussi la raison de l’échec du projet français de confédération européenne, présenté à Prague en juin 1991 : si les Polonais, les Hongrois ou les Tchèques parlent d’Europe, ils rêvent surtout d’Amérique...

En levant unilatéralement l’embargo sur les livraisons d’armes à la Bosnie-Herzégovine, en juillet 1995, le Sénat donne le signal de l’engagement américain dans le conflit. En août, c’est l’offensive croate, préparée et armée par des « civils » américains, suivie du bombardement des positions serbes autour de Sarajevo par l’aviation de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN). Enfin, en novembre, Dayton, base militaire américaine de l’Ohio, accueille la conférence de paix. Les Etats-Unis y supplantent les négociateurs européens, marquant ainsi le début de leur présence effective en Europe centrale et orientale autant que l’arrêt des combats dans les Balkans.

La diplomatie européenne assiste, impuissante, à cette « invasion (7) », orchestrée par MM. Zbigniew Brezinski et Richard Holbrooke, puis par la secrétaire d’Etat Madeleine Albright. Spécialistes de l’« autre Europe », ils vont œuvrer inlassablement en faveur du renforcement du leadership américain à l’Est.

En fait, Washington a déjà dressé unilatéralement la liste des premiers bénéficiaires de l’élargissement de l’Alliance atlantique : Pologne, Hongrie et République tchèque. Et ils imposent leurs candidats, en juillet 1997, au sommet de Madrid. Ce choix s’explique par l’existence de forts lobbies polonais et hongrois, et par l’origine tchèque de Mme Albright. Mais le trio de tête se compose de pays aux marchés intéressants pour l’industrie d’armement américaine, surtout à l’heure du remplacement des équipements soviétiques obsolètes.

Contrôle absolu par le biais de l’OTAN


Si la volonté hégémonique des Etats-Unis s’exprime par le contrôle absolu qu’ils exercent sur l’OTAN, comme on l’a vu pendant les guerres de Bosnie et du Kosovo, elle se traduit aussi par le développement de leur implantation économique dans les différents pays d’Europe centrale et orientale. Dans les trois pays baltes, leur présence apparaît plus ostensible encore : depuis 1991, plusieurs milliers d’Américains d’origine lituanienne, lettone ou estonienne « rentrent au pays ». Les plus doués y occupent rapidement des positions importantes dans l’administration, les forces armées ou l’économie – et font partie des « atlantistes inconditionnels ».

Avec le 11 septembre 2001, les ambitions de l’Amérique de M. George W. Bush s’affirment spectaculairement (8). Le 20 septembre 2002, la « nouvelle stratégie de sécurité nationale » assure : « Bien que les Etats-Unis soient prêts à déployer tous leurs efforts pour obtenir le soutien de la communauté internationale, nous n’hésiterons pas à agir seuls, si nécessaire, pour exercer notre droit à l’autodéfense en agissant à titre préventif contre les terroristes. » Si ce texte vise spécifiquement la défense nationale contre le terrorisme, il s’applique sans doute aussi à la défense de l’ensemble des intérêts stratégiques, politiques et économiques de l’« hyperpuissance (9) ».

Le bilatéralisme remplace le multilatéralisme dans les rapports avec les alliés. L’acceptation de tel ou tel pays dans l’Alliance atlantique devient un moyen de rendre ces relations plus étroites encore. Ce sera notamment le cas en novembre 2002, lors du sommet réuni, à Prague, pour ratifier le deuxième élargissement de l’organisation. Roumains et Bulgares se réjouissent d’entrer dans l’OTAN, en attendant d’être admis au sein de l’Union européenne. Les trois pays baltes ont déjà signé en 2001 d’importants accords de coopération militaire avec les Etats-Unis. Chacun, à l’Est, cultive l’illusion de devenir un allié à part entière de l’Amérique, dans les textes mais aussi dans la réalité. D’où le soutien de tous à Washington lors de la crise irakienne, avant même que n’éclate la guerre.

C’est ainsi que, le 30 janvier 2003, en plein face-à-face franco-américain, huit pays européens – dont les bénéficiaires du premier élargissement de l’OTAN, Pologne, République tchèque et Hongrie – publient une « Lettre » favorable aux Etats-Unis. Le 5 février, dix pays d’Europe centrale et orientale (Lettonie, Lituanie, Estonie, Slovaquie, Slovénie, Bulgarie, Roumanie, Albanie, Croatie et Macédoine) en font autant : ils sont tous candidats à l’entrée dans l’OTAN (10). Aucun des signataires n’ignore que l’« Appel des Dix » a été imaginé par un habile lobbyiste américain, M. Bruce Jackson, consultant du Pentagone. Bref, treize futurs membres de l’Union européenne ont manifesté leur préférence pour les Etats-Unis, reflétant ainsi l’influence acquise par Washington en Europe centrale et orientale durant la dernière décennie.

Qu’on n’imagine pas cependant l’Est comme un bloc homogène inconditionnellement proaméricain. Interrogé sur sa signature, le premier ministre hongrois Peter Medgyessy répond : « Si je n’avais pas signé cette fameuse Lettre, on m’aurait reproché de refuser la solidarité transatlantique. » « Autrement dit, cette Lettre était un piège ? », lui demande alors le journaliste. Réponse : « Exactement (11). »

Le 17 février 2003, à Bruxelles, en plein sommet extraordinaire du Conseil européen, M. Jacques Chirac s’en prendra aux pays « qui ont perdu une bonne occasion de se taire ». Tempête de protestations à l’Est. De l’avis même de ses amis, l’hôte de l’Elysée aurait dû s’exprimer différemment, pour ne pas heurter des sensibilités légitimes. De notoriété publique, le propos présidentiel visait en premier lieu la Pologne, qui venait, pour la modernisation de son aviation, de préférer le F16 américain à un appareil européen. Mais le président français voulait aussi attirer l’attention sur la totale contradiction entre cet engagement pro-américain et le projet de Constitution européenne, dont l’article I-15 stipule que « les Etats membres appuient activement et sans réserve la politique étrangère et de sécurité commune de l’Union dans un esprit de loyauté et de solidarité mutuelle et s’abstiennent de toute action contraire aux intérêts de l’Union ou susceptible de nuire à son efficacité (12) »...

Quelques semaines après éclate la guerre en Irak. Dès le départ, les opinions est-européennes se montrent réservées, sinon hostiles, à tout engagement militaire (13). Et les gouvernements « sollicités » par les Etats-Unis décident – après des débats internes – de n’envoyer que des contingents limités, composés pour la plupart de non-combattants. Sauf la Pologne, qui émerge comme puissance régionale et allié stratégique privilégié des Etats-Unis dans cette partie du continent européen (14). Plusieurs milliers de soldats polonais partent ainsi pour l’Irak, où leur pays obtient le commandement d’une zone d’occupation. C’est une belle revanche pour cette nation si souvent humiliée, à travers son histoire millénaire, par ses voisins de l’Est et de l’Ouest. Cette fois, les Polonais ne sont pas occupés, mais occupants...

Une crédibilité entamée


Dans un premier temps, les Etats est-européens engagés dans l’aventure ne peuvent que se féliciter des retombées de leur présence en Irak. Chacun espère avoir sa part de la reconstruction du pays, mais aussi des bénéfices du transfert à l’Est des bases américaines d’Allemagne. La location à l’aviation américaine, au printemps 2003, de bases militaires en Roumanie et en Bulgarie n’a-t-elle pas rapporté des dizaines de millions de dollars ? Certains comptent sur l’installation prochaine d’un grand nombre de soldats américains et de leur famille autour de quelques villes polonaises, roumaines ou bulgares, promesse de sécurité et de prospérité...

Les rêveurs devront déchanter. Si Washington songe à déplacer vers l’est certaines de ses bases d’Allemagne, c’est en diminuant le nombre de militaires grâce à leur modernisation (15). Sur les 120 000 soldats stationnés en Europe, près d’un tiers seront rapatriés. Cette restructuration, qui s’étalera sur plusieurs années, devrait permettre un déploiement plus rapide, en cas de crise, des forces venant d’outre-Atlantique. Les Etats-Unis entendent ainsi se rapprocher des zones de crise du Proche-Orient et de l’Asie centrale, mais aussi du Caucase – à commencer par la Géorgie, leur nouveau partenaire privilégié.

M. Colin Powell a d’ailleurs confirmé la volonté de Washington d’établir quelques installations temporaires. Réaction mitigée du côté russe : M. Sergueï Ivanov, ministre de la défense, « pourrait à la limite comprendre que des bases puissent être installées en Bulgarie ou en Roumanie, sur les routes des éventuels terroristes, mais en Pologne et dans les pays baltes, c’est incompréhensible (16) ». Une certitude : la venue en Europe centrale et orientale de personnalités civiles et militaires américaines chantant les bienfaits de relations étroites avec Washington. De fait, des millions de dollars pleuvent sur les « alliés » décidés à moderniser leur armée, à condition d’acheter les équi-pements nécessaires aux Etats-Unis. Sans oublier les encouragements donnés par l’administration Bush aux entreprises américaines qui participent à la construction des autoroutes « stratégiques » traversant la région des Balkans.

Mais ces « missionnaires » n’ont pas la tâche facile. Un an après l’éclatement de la guerre en Irak, le désenchantement gagne jusqu’aux plus chauds partisans de la politique américaine. Et pour cause : les contingents est-européens commencent à être victimes des attaques de la résistance irakienne ; le mensonge au sujet des armes de destruction massive éclate au grand jour ; l’échec de la pacification entame la crédibilité des Américains dans l’opinion et, au-delà, dans l’appareil d’Etat. Certes, les néo-conservateurs se sont réjouis du ralliement inattendu des Serbes, prêts à envoyer à leur tour 700 à 800 soldats... mais c’était avant les attentats de Madrid. Lors de sa dernière visite à Belgrade, le sous-secrétaire d’Etat américain Cathleen Stevens a parlé de l’« intérêt » des Etats-Unis pour la réforme de l’armée serbe.

Plus l’après-guerre se complique en Irak, et plus certains, dans les milieux politiques est-européens, commencent à réfléchir sur le rôle que devrait jouer l’Europe. Peu à peu, les nouveaux membres de l’Union, comme les prétendants à l’adhésion, commencent à mesurer l’importance de la « vieille Europe » pour leur propre avenir (17). Si les Etats-Unis devaient rester leurs alliés et leurs amis, ils seraient nos concurrents.

Notes :

(1) Cf. son livre récemment paru rédigé avec David Frum, un conseiller de George W. Bush, cité dans Marianne, 19 janvier 2004.

(2) Lire son article « Pour une nouvelle stratégie américaine de paix et de sécurité », dans Politique étrangère, Paris, n° 3/4, 2003.

(3) Lire Bennet Kovrig, Of Walls and Bridges : the United States and Europe, New York University Press, New York, 1991, cité par Ignac Romsics, Volt egyszer egy rendszervaltas (en hongrois), Rubicon Könyvek, Budapest, 2003.

(4) Cf. George Bush et Brent Scowcroft, Quatre ans pour changer le monde, Odile Jacob, Paris, 1999.

(5) Ibidem.

(6) Voir par exemple son interview dans Politique internationale, n° 72, Paris, 1996.

(7) Lire les Mémoires de Madeleine Albright, Madame le secrétaire d’Etat, Albin Michel, Paris, 2003.

(8) Voir Pascal Boniface, La France contre l’empire, Robert Laffont, Paris, 2003.

(9) Cf. Christian Saint-Etienne (préface de Hubert Védrine), La Puissance ou la mort, Seuil, Paris, 2003.

(10) Cf. Wall Street Journal, 30 janvier 2003 ; Le Monde, 7, 8 et 27 février 2003 ; et aussi Pascal Boniface et Christian Saint-Etienne, op. cit.

(11) Libération, 19 février 2003.

(12) Cf. Le Monde, 19 février 2003.

(13) Cf. Catherine Samary, « Fractures et espoirs de la « nouvelle Europe » », Le Monde diplomatique, novembre 2003.

(14) Cf. Marcin Zaborowski and Kerry Longhurst, « America’s protégé in the East ? The emergence of Poland as a regional leader », Informations Affairs, n° 79, décembre 2003.

(15) « All Ready on the Eastern Front », Time Magazine, New York, 19 janvier 2004.

(16) Le Figaro, 7 mars 2004.

(17) Cf. Catherine Samary, op. cit.


Sources : Monde Diplomatique

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans UNION EUROPEENNE USA

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